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\
PAUL VERLAINE
Voyage
en France
par un Français
Publié d'après, le Manuscrit inéiiit
Préface de Louis LOVIOT
PARIS
LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR
A. MES3EIN, Sucor
19. QUAI SAIHT-HICHEL. IQ
I 1.
Voyage en France
par un Français
DU MEME AUTEUR
VERS
Poèmes Saturniens 3 60
La bonne Chanson 3 »
Fôtes Galantes 3 »
Romances sans paroles 3 »
Sagesse 3 50
Jadis et Naguère 3 »
Amour 3 60
Bonheur 3 50
Parallèlement 3 60
Chansons pour elle 3 »
Liturgies intimes 3 »
Odes en son honneur 3 »
Elégies 3 »
Dans les limbes 3»
Dédicaces 3 50
Invectives 350
Les uns et les autres, comédie en un acte en vers . 3 »
PROSES
Les poètes maudits 3 50
Louise Leclercq 3 50
Mémoires d'un veuf 3 50
Mes Hôpitaux 3 »
Mes Prisons 3 »
Quinze jours en Hollande, in-4o, avec portrait . . 5 »
27 Biographies de poètes et littérateurs publiées
dans « les Hommes d'Aujourd'hui », Tune ... 10
Poésies Religieuses. Préface de J. K. Hotsmans,
i volume in-12 3 50
Œuvres Complètes, 6 forts volumes in-i6, chaque
volume, broché : 6 fr., relié amateur 10 »
saint-àmand, chir. — iMPRiMBRia bussiArb
PAUL VERLAINE
Voyage
en France
par un Français
Publié: d'après le Manuscrit inédit
Préface de Louis LOVIOT
PARIS
LIBRAIRIE LÉON VANIER. ÉDITEUR
A. UESSEIN, Suce'
19, Q.OAI SAINT-MICHEL, I9
IL A ÉTÉ TIRÉ DB CE LIVAB :
6 exemplaires sur Hollande et iO sur Japon,
tirage spécial pour les XX bibliophiles.
J
PRÉFACE
185139
PREFACE
Le Voyage en France par un Français, est resté
inconnu des biographes de Verlaine; le titre même
ne s*en trouve mentionné que sur le feuillet liminaire
de la première édition du volume Sagesse, publiée
par le libraire Palmé, en 1881.
Il semble étonnant que Pauvre Lélian, toujours
sans sou ni maille^ ait conservé des feuillets d écri-
ture sans essayer den tirer profit. Pourtant^ le
Voyage en France a suivi pendant dix ans la car^
rière aventureuse du poète sans que celui-ci ait pu le
faire accepter par les éditeurs. Aucun, apparemment,
ne fut séduit par ce violent pamphlet réactionnaire,
élaboré vers 1880, à Fépoque de renaissance mys-
tique où furent composés les vers de piété douce for-
mant ce recueil Sagesse» dont le Voyage en France
est la virulente paraphrase. Le manuscrit, prêt pour
^impression, écrit sur du mauvais papier de collé'
gien, dut être réservé pour une meilleure occasion^
1*
8 PRÉFACE
Au mois de juillet 1891, celte occasion se présenta
en des circonstances assez originales.
A cette époque, Verlaine, à bout de ressources, de-
vait un arriéré de deux cents francs à son logeur. Il
lui fallait faire argent de tout. Par une heureuse
chance, il réussit à persuader Thôtelier d accepter,
pour solde de sa dette, le Voyage en France inédit
retrouvé dans quelque coin. Contrat fut passé, et
une feuille timbrée enregistra la déclaration sui-
vante :
Je soussigné déclare avoir vendu à M. X..., un
manuscrit intitulé : « Voyage en France par un
Français n^, ainsi que les droits d'auteur et de pu-
blication» pour la somme de deux cents francs et
lui donne toute autorisation de le négocier à son
gré.
Paris, le vingt juillet mil huit cent quatre-vingt onze.
Paul Verlaine.
Paris^ i8, rue Descartes.
M. X..., enchanté de Taubaine, chercha aussitôt à
négocier avec profit Védition du volume. Il voulut
spéculer sur un nom célèbre, mais, méfiants et
PRÉFACE
peut-être aussi rebutés par ses prétentions excessives,
les directeurs de revues ne répondirent pas à son ap
pel et le firent éconduire. M. X... vit s'écrouler ses
rêves dorés, il craignait même que le manuscrit ne
lui restât pour compte, lorsque mon beau-père,
M. Delzant, apprenant la mésaventure, racheta le
gage, prévint Fauteur et rangea le cahier sur un
rayon privilégié de sa bibliothèque.
Aujourd'hui, la polémique de Verlaine garde seu-
seulement un intérêt rétrospectif; les préventions
contre elle n'ont plus aucune raison d'exister. Cest
pourquoi/ offre à la curiosité des lecteurs ces «pages
retrouvées » qui méritent, à mon aviSj de prendre
bonne place parmi les Œuvres posthumes du poète,
car elles offrent un document psychologique des
plus singuliers et peuvent servir à commenter et
expliquer certaines pages de Sagesse et de Bonheur.
Le Voyage en France rappelle par son ton géné-
ral les articles les plus rudes de Veuillot de qui Tîn-
fluence se reconnaît à chaque page. Cette œuvre dif-
fère essentiellement de ce que le poète a d'ailleurs
publié, et ne peut être rapprochée que des seules In-
10 PRÉFACE
vectives, — recueil qui contient (Tailleurs deux
pièces (Buste pour mairies et Nébuleuses) écrites à
la même époque, sur la même note que le Voyage,
— mais c*est bien cette prose curieuse et si per-
sonnelle que nous connaissons déjà. Les périodes,
longues et chargées, exigent une ponctuation pré-
cise et soutenue; la suite des idées est souvent arrêtée
par des réticences, des parenthèses, des incidentes.
Le style est celui dun discours au cours duquel Vora-
teur s'interromprait constamment pour répondre
à une objection ou signaler un argument plus fort.
La première partie de Touvrage présente un
sombre tableau de notre pays. Critique acerbe. Ver-
laine se place surtout au point de vue religieux et,
avec la foi dun néophyte, avec le zèle dan prédica-
teur, décrit Tabomination contemporaine, fruit de
l'impiété générale et de Tabandon des vieux prin-
cipes. Il regrette le temps passé, déplore Texpulsion
des Jésuites, prend à partie ceux qui ont porté at-
teinte à la suprématie absolue du pouvoir spirituel,
et ne manque pas de faire une allusion attendrie
au catéchisme de Mgr Gaume lequel, on s'en
souvient, fut le principal instrument de sa conver-
sion (ï). Puis, après de nombreux conseils à son fils
(i) Dans Mes prisons, Verlaine jugera plus sévhrement ce petit
volwne : « Je suis littérateur, — écrit'il, — je goAte la correction,
la subtilité, toute la cuisine du style comme de droit et de devoir ;
PRÉFACE 11
sur la conduite à tenir en notré^ temps. Fauteur
tourne court et consacre la seconde partie du volume
à la littérature contemporaine et discute les romans
où la religion est mise en cause.
Cest Fépisode le plus tranché, le plus curieux du
Voyage, ce sont surtout les seules pages où • Ver-
laine ait fait œuvre de libre critique car les Poètes
maudits, et autres études publiées par Vanier, ne
sont, à proprement parler, que des notices de cir-
constance. Ceux quHl loue: Barbey d Aurevilly et
Paul Féval (/) « deux maîtres incontestables »; ceux
qu*il attaque : Concourt, Zola, Vallès, — les grands :
Flaubert et Daudet.
Pour Flaubert, Verlaine déclarera que FabbéBour-
nisien et Fabbé Jeufroy n'ont pas tout le relief dé-
sirable, sans cependant qu*il paraisse y avoir parti
pris, Flaubert les ayant relégués au rang de vulgaires
« sujets »; — Zola commet de monstrueuses erreurs
et se livre à d obscènes fantaisies; — les Concourt
sont déconcertants ; — Vallès a bien quelques qua-
lités, il ne fait pas de théologie, mais il se trompe
absolument lorsqu'il met en scène des prêtres et fait
preuve dun esprit d'insulte insupportable ; — quant
à Daudet... ce n'est plus une critique, mais une ca-
même ces corrections, ces subtilités je les prise, je les renifle etj*ai
horreur de toute platitude écrite ; mais en dépit d'an art déplorable
en fait d^ écriture et d*ane syntaxe à peine en vie, Mgr Gaume fat
pour moi, pourri d'orgueil et de parisienne sottise, Vapôtre. »
12 PRÉFACE
ricature outrancière, ne pouvant que faire sourire^
sans offenser, les admirateurs de son génie.
JTai cru devoir ne rien retrancher à ces pages, car
elles démontrent dune façon particulièrement ca-
ractéristique que, chez Verlaine, la complexité du
sentiment explique parfois jusqu'à Tétrangeté des
jugements. Au surplus, il en convient lui-même :
j'en veux pour seul témoignage ces quatre vers que
je serais tenté de placer en épigraphe au Voyage :
Pourtant, — et c'est ici le cas, — j'ai mes instants
Pratiques, sérieux si préférez, où Tire,
Juste au fond, dans le fond injuste en tel cas pire,
Sort de moi pour un grand festin & belles dents.
Louis Loviot.
r
CHAPITRE I
EXPOSÉ
Voyage en France
par un Français
CHAPITRE I
EXPOSE
Le plus ardent amour de la patrie a pu seul
inspirer ce livre : c'est ce dont on se convaincra
en le lisant. Seulement, en Tétat présent des
choses, l'auteur^ préoccupé de diriger son
amour, a cherché les deux buts habituels de
Tamour, la tête et le cœur, et ne trouvant pas
Tune, serait tenté de s'attrister de ne guère
pouvoir atteindre l'autre que par l'imagination,
c'est-à-dire parla mémoire.
Il s'explique.
18 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
I I II n II - ■ iiM-i iMi iiM iM 11 , , _.ii m II ^^^ ^Ji- JH. T — -^- 1 n -"^T^-
Ce qu'on aime en une femme^ par exemple,
— il va sans dire qu'il ne peut être question ici
que de l'amour le plus élevé, — c'est la beauté^
ou, à son défaut et quelquefois de préférence,
l'expression empreinte sur le visage, intelli-
gence^ noblesse, bonté et comme c'est par les
yeux que le cœur parle au cœur dans les com-
mencements d'une liaison, c'est aux yeux qu'on
regarde après le premier choc et cette cristallin
sation dont parle Stendhal. Or, la France ac-
tuelle n'a pas de tête, et ce qu'on a mis à la
place, dépendant du corps et commandé par
lui, n'est, ni plus ni moins, sous le même bonnet
rouge très sanglant d'autrefois et assez cras-
seux d^à présent» qu'un conciliabule servile,
violent et monstrueux au possible de pauvres
caboches pleines de vertige et, sauf cela, vides
de tout. Comment essayer d'aimer cette hydre
et de chercher, dans ces cinq cents et quelques
paires d'yeux incohérents, la route au cœur d'un
pays? Du temps que la France avait un roi, ce
roi la représentait dans tout ce qu'elle avait de
noble et d'élevé dans la pensée et dans l'action.
EXPOSÉ 19
tête solide et cœur vaillant. Le « vive le roi 1 >
sortait logiquement du « le roi est mort! »
parce que le roi, c'était la nation intelligente et
ambitieuse du bien public; en conséquence,
aimer le roi, c'était aimer la France, et réci-
proquement. Aussi quel amour des Français
pour le roi, et quel patriotisme alors I Mais dès
qu'on eut crié « Vive la Nation ! », c'était son bien
particulier et privé que chacun acclamait, sa
vengeance privée et son avancement particulier,
c'était sa passion et son vice dont chacun exal-
tait le triomphe, et quand plus tard on peut
dire au roulement des tambours de Santerre et
sous l'éclair de la machine à Sanson, « le roi
est mort »^ force eut été d'ajouter n la France
aussi », si la guillotine eût pu tuer la Monar-
chie en même temps que le monarque.
Toujours est-il qu'elle est bien malade, la
France, depuis ce coup à la tête I
Les sept péchés capitaux, jusque-là refoulés
par les lois dans le for intérieur où le confes-
seur allait les chercher et les combattre, se
ruèrent de tous côtés et s'installèrent dans cha-
20 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
que fonction publique possible et impossible,
car d'invraisemblables emplois furent édifiés
par une satanique prévoyance, multipliés en
sous-ordre à l'infini par tous les caprices dé la
révolte et les pullulantes convoitises de Tigno-
rance désormais lâchée. En même temps, l'an-
cien despotisme, paralysé depuis les premiers
rois chrétiens par l'influence épiscopale et la
création pierre à pierre, sous la règle catho-
lique, de cette merveilleuse paternité qui s'est
appelée la Monarchie Française, se dégourdis-
sait prestement, et assumant une nouvelle for^
mule, dépassait du premier coup, — et de com-
bien I — l'atrocité des plus sinistres Césars,
l'insolence des plus absurdes satrapes et tout ce
que les plus détraqués d'entre les chefs nègres
avaient jusque-là rêvé d'offensant pour la di-
gnité humaine dans leur délirante bestialité !
L'excès du mal engendra un mal pire.Les né-
cessités d'une défense à outrance contre l'Eu-
rope indignée et alarmée firent naître à nos
frontières un militarisme d'une intensité inouïe :
parmi cent médiocrités et mille incapacités en
EXPOSÉ 21
chef, surgit logiquement un immense génie de
général et d'administrateur d'armée.Cet homme
ramassa le pouvoir, « tombé — selon son expres-
sion — dans la boue », mais, malheureusement
élevé dans le jacobinisme^ il en abusa jusqu à
l'usurpation, après avoir à lui tout seul, une
seconde fois, versé le sang royal, comme pour
brûler ses vaisseaux, et s'élança en désespéré
sur le trône encore tout chaud du massacre de
la place Louis XY et des fossés de Yincennes.
Ah ! lui, le nouveau roi, qui poussa le mé-
pris des Français républicains jusqu'à les ba-
fouer du titre d'Empereur, lui ne fut pas un
père, mais bien un bourreau, qui fît la guerre
en furieux, en haineux parvenu, en froid dicta-
teur de hasard, presque étranger et tout à fait
hostile au pays qu'il lançait dans des campa-
gnes d'ambition personnelle. Pour comble de
malheur et de châtiment, le conquérant voulut
légiférer, et, n'ayant dans son cerveau puissant
mais coupable que la Révolution et ses prin-
cipes, il organisa le chaos et régularisa l'anar-
chie. Guerre injuste au dehors, compression
22 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
immorale à rintérieur, — et quand l'heure de
sa chute eut sonné, ce cœur de bronze put y
faire écho joyeusement, car il laissait le pays
démembré, le peuple abruti, — et toute une
génération l'adorant, grognards, poètes et « li-
béraux i> I
Les grognards — gens braves et braves gens
en somme — passèrent, et nous avons vu leurs
derniers survivants,en uniformes flétris sous des
plumets énervés^ venir d*un pas tremblant accro-
cher, lors des anniversaires impériaux, l'im-
mortelle du souvenir aux grilles solitaires de la
Colonne. Poètes et libéraux^ eux, menèrent un
bruit durable et firent des petits. La légende na-
poléonienne, par une sympathie de famille dont
la logique s*est obscurcie dans nos temps imbé-
ciles, mais qui demeure entière à tout œil resté
sain, protégea la < tradition i^ révolutionnaire et
fit bientôt corps avec elle pour l'attaque et le
renversement de cette pauvre Restauration, «qui
n'avait rien restauré », non plus que € rien
appris » dans les catastrophes, mais plutôt « tout
oublié ]» de l'instructif passé. Cette Restaura*
EXPOSÉ 23
tion ! Sceptique maladroitement et bourrue
sans vigueur, avec Louis XVIII, puis tatillonne,
gallicane et incorrecte, parlementairement par-
lant, sous Charles-le-Bien-intentionné, elle de-
vait périr de la Charte octroyée, deuxième thé
de la Constitution arrachée de Quatre-vingt-
onze, qui, ayant émasculé le pouvoir jusqu'aux
plus piteuses concessions, le laissa sans force
au moment où de salutaires mesures étaient
enfin prises. L'œuvre de la Constituante et de
Bonaparte restait intacte, et Louis-Philippe,
puis Quarante-huit, Napoléon III, Thiers et le
Seize-Mai l'ayant respectée non moins scrupu-
leusement que les frères de Louis XVI, elle a
porté ces fruits amers que nous voyons, bien
en peine de les devoir manger jusqu'au dernier
pépin, conservateurs que nous sommes!
Hélas I tout paraît fini et bien fini pour la
France aujourd'hui ! Les défaites si éloquentes
de 1870-71 semblent n'avoir parlé qu'à des
sourds et même c'est d'elles que date cette re-
crudescence du mal et du pire qui signalera
notre époque à l'horreur de la postérité. L'im-
2
24 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
piété fait des progrès effrayants de concert
avec ridée républicaine telle que l'ont entendue
lès hommes les plus perdus de la première ré-
volution, et jamais la démagogie, un instant
comprimée — férocement et mal — par ce
qui restait d'énergie à la bourgeoisie, person-
niûée par ce Thiers déplorable, jamais la basse
démagogie n'a été à la veille d'une telle vic-
toire. L'égoïsme des jouisseurs actuellement au
pouvoir dans toute Tirresponsabilité d'une
Mairie du palais déshonorante au premier chef
pour ridée d'autorité, la duplicité au jour le
jour, le mensonge de modération et Teffron-
terie de contradiction (d'ailleurs tout arbitraires
et despotiques) qui vont sous le nom imperti-
nent d'opportunisme, la violence lâche, l'hésita-
tion brutale, tout ce machiavélisme de pacotille,
en achevant deruinerles dernières assisesd'une
société aux trois-quarts précipitée, en énervant,
en étourdissant, en ahurissant un corps électoral
formé de tous éléments inférieurs, masquent
pour la masse des dupes, des fatigués et des in-
fatués, le suprême abîme tout proche, endor-
EXPOSÉ 25
ment la mémoire, tuent la prévoyance, finale-
ment perdent, corrompent, polluent toute fa-
culté, tout esprit de conduite et tout vestige de
Tantique vertu I
Plus de respect, plus de famille, le plaisir
eSronté, — que dis-je, la débauche au pinacle,
nul patriotisme, plus de conviction même mau-
vaise, plus même, excepté chez quelques dé-
classés, Théroîsme impie de la barricade : l'étu-
diant «noceur i>, l'ouvrier a: gouapeur» sans plus,
le lâche bulletin de vote remplaçant, pour les
besognes de l'émeute, le fusil infâme, mais franc
du moins ; l'argent pour tout argument, pour
toute objection, pour toute victoire ; la paresse
et l'expédient prenant le pain du vieux travail,
— et Dieu blasphémé tous les jours, défié, cru-
cifié dans son église, souffleté dans son Christ,
exproprié, chassé, nié, provoqué ! Quelle tri-
bune et quelle presse I Quelle jeunesse et quelles
femmes, — et quel pays !
Pourtant, puisqu'elle vit encore cette France
horrible qu'ils nous ont faite, cette France dif-
26 VOYAGE KN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
ficile, presqu'împossible à aimer, bien qu^on
en ait, puisqu'elle vit encore, même avec ces
chefs qui ne sont pas une tête, même avec
ces membres pourris et ce sang gâté, même
dans cette atmosphère pestilentielle, que lui fait
son mal, puisqu'elle a encore forme de nation,
puisque son nom subsiste et que sa langue est
encore la première de l'Europe, c'est que, .Dieu
merci, le cœur y est c'est qu'il bat ce cœur,
c'est que tant qu'il battra, il y aura une France
qui peut redevenir la bien-aimée des nations et
le soldat de Dieu qui lui a fait des promesses
presqu*aussi solennelles qu'à son Eglise. Dès
lors il s'agit d'aller à ce cœur autrement encore
que par la mémoire et l'imagination ; il faut au
Français jaloux de Thonneur initial et de l'espoir
toujours permis, le courage de pénétrer à tra-
vers tous obstacles odieux et cruels jusqu'à la
source pure et forte d'où sort ce beau sang
bleu et rouge, noble et peuple, dont l'histoire
fut si belle, qui battait aux tempes du génie
comme aux pieds de la charité, comme au flanc
du martyr, et qui coula sur tous les justes
EXPOSÉ 27
champs de bataille et partout oit Dieu voulait
être glorifié par une mort précieuse.
Un pieux pèlerinage, loin du « sang impur »
contemporain, à cette fontaine sacrée nous ren-
dra l'énergie avec l'espoir et c'est de toute notre
âme Française et chrétienne que nous l'accom-
plirons. Veuille le lecteur ne se pas rebuter aux
affres nombreuses du chemin. Des tableaux na-
vrants, quelquefois écœurants, souvent triste-
ment ridicules, passeront devant ses yeux.Il nous
échappera bien des paroles sévères, amères.
Mais partout où nous pourrons.au prix des plus
minutieux efforts, découvrir le précieux ruis-
seau primitif^ malgré toutes obstructions, sous
quelqu'affluence fétide ou quelque congélation
bourbeuse que ce soit, nous saluerons le flot
chéri, retrempant nos lèvres à son eau de gloire
et de foi, et d'un pas plus viril reprendrons le
pieux voyage, assurés en Dieu qui sauve les na-
tions coDune les hommes, Français toujours et
quand même Français, dignes du nom ancien et
fiers d'espérer dans une si noble cause !
2»
l
CHAPITRE II
COUP DŒIL RÉTROSPECTIF
CHAPITRE II
COUP d'œil rétrospectif
Mais avant d'entrer dans la voie douloureuse,
il importe d'interroger quelque peu le passé et
d'emprunter la lampe de l'histoire pour éclai-
rer les vilaines ténèbres tant de la politique que
des mœurs courantes. Quelques mots résume-
ront les causes immédiates de la Révolution,
partant du désordre contemporain^ objet de cet
ouvrage.
Il est évident que le Jansénisme triom-
phant de fait en 1764 après avoir, un siècle du-
rant, troublé l'église de France de ses querelles
subtiles et grossières et dicté de façon indirecte,
mais positivement, les tristes propositions de
32 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
1682, sévit, dès Texpulsion des Jésuites^à la fois
dans réducation, dans la chaire et dans le mi-
nistère ecclésiastique, à couvert sous le i^om de
gallicanisme, par uiié hypocrisie et une efiron-
terie de plus — et ce» de telle sorte que dans les
campagnes la foi, effarouchée par d'absurdes
austérités, privée presqu'en totalité du premier
et du plus persuasif des sacrements, en vertu de
lamentables scrupules, en était arrivée à ne plus
consoler la résignation des pauvres gens. Dans
les villes, bourgeois et artisaas, las de ternes et
froids sermons où ne brûlait plus la flamme
évangélique, indécis entre le roi qui disait non
et le parlement qui disait oui — (tous deux
d'ailleurs décidant en matière dogmatique avec
un aplomb tout anglican) — s'en allaient des
églises et couraient aux journaux naissants^ aux
pamphlets, aux éditions hollandaises et à TEn-
cyclopédie,y puiser, à défaut d'un christianisnie
pharisaïque qui se figeait ésotériquement dans
une dure littéralité, des doctrines quelconques
et une règle de conduite à tout hasard, puisque
la lumière était sous le boisseau et que le sel
COUP D*CEIL RÉTROSPECTIF* 33
de la terre allait s'affadissant dejour en jour>
cum privilégia. Les couvents eux-mêmes se
laissaient envahir par la « communion non fré-
quente », et naturellement voyaient les voca-
tions abandonnées à la raison, c'est-à-dire à
l'infirmité humaine, s'alanguir et mourir de
leur mort naturelle^ — c'est bien le mot, —
l'aliment surnaturel n'étant plus là pour leur
redonner force et vaillance aux heures dé-
faillantes que tous, même les saints, ont connues
jusqu'au terme de leur vie terrestre. Le mauvais
exemple tombant de si haut ne pouvait qu'être
rapidement contagieux. Aussi le refroidissement
fut prodigieux. Cures et aumôneries, occupées
par des prêtres imbus pour la plupart de ces
maximes, ne faisaient presque plus œuvre apos-
tolique et les Grégoire, les Siéyès n'étaient pas
les pires entre ces étranges pasteurs des âmes.
Les collèges^ presque tous aux mains des Ora-
toriens dégénérés, fourmillaient de professeurs
mal croyants; les Daunou et tant d'autres avaient
en vérité bien d'autres soucis que d'enseigner
bonnement la vertu et la science à une jeunesse
34 VOYAGE EN. FRANCE PAR UN FRANÇAIS
déjà rebelle, comme eussent fait ces pauvres
Jésuites tant honnis. . Envahis eux-mêmes
d'heure en heure par le scepticisme, sans autre
défense contre l'incrédulité montante qu'un re-
fuge impossible sur un calvaire désolé, hérissé
d'épines,où les Jansénistes de la première heure
avaient crucifié un a Christ » aux yeux obstiné-
ment tournés vers le Père irrité, aux bras levés
au ciel d*où il semblait regretter d'être des-
cendu, ces Oratoriens, ces prêtres de ville et
de campagne dont les études théologiques
étaient si faussées, élevés dans le respect forcé
de l'Etat presqu'à Texclusion de Tobéissance
due au Siège de Pierre, tout naturellement pen-
chaient par où ils devaient tomber, et des uto-
pies fermentaient dans ces éducations man-
quées ; des idées d'égalité littérale, de liberté
spéculative débordaient de leur enseignement
et allaient former l'âme d'un Robespierre, d'un
Camille, tandis que des Constitutions mons-
trueuses s'ébauchaient dans ces esprits ma-
•
lades sur les ruines de l'Ecriture mal comprise»
méconnue, rejetée en fin de compte et de gueiTe
COUP d'œil rétrospectif 35
î
lasse ! — les Arnauld» Nicole, Pascal, fou de
génie et méchant homme en passe d*étre un
saint, ange et bête qui laissas la charité douter
de ta damnation ou de ton salut définitifs, à
force de mauvaise foi candide et de fanatisme
ingénu, vous, filles de Port-Royal,anges de pu-
reté^ si démons d'orgueil^ même vous, le peu
des convulsîonnaires de bonne foi, — quelle
honte, quel repentir et quel retour vers Pierre
et ses fidèles, si vous eussiez pu voir à l'œuvre
vos derniers et presque inconscients disciples
jusqu'à Lebon, jusqu'à Gobel ! Sans parler de
vos noms et de vos œuvres (jamais lues et pour
cause !), toujours invoqués et jetés à la tête de la
Foi cordiale et effective, que représentent en-
core ces grands Jésuites plus glorieux que ja-
mais,par tout ce que la pourriture des temps en-
gendre d'ennemis au Christ et à son Eglise I
U est clair qu'un catholicisme ainsi desséché,
rétréci, ne pouvait avoir d'action sur les mœurs
non plus que sur les idées. La détestable Ré-
gence et le triste modèle d'un roi livré aux pires
3
36 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
courtisanes avaient fait descendre la corrup-
tion de la cour à la ville^ et de la ville aux
champs. L'obscène littérature des philosophes,
le relâchement des couvents,rescarpement,pour
ainsi parler, des sacrements essentiels prison-
niers d'une secte impitoyable dont les derniers
tenants (en Hollande) symbolisent bien l'erreur
affreuse par des pratiques caractéristiques, telles
que, à la messe, d'élever l'hostie et le calice de
la seule main droite, la main gauche représen-
tant ceux pour qui le Christ n'est pas mort, —
de par la prédestination et la grâce interprétées
tout de travers, — le respect pour le pape et
pour le roi foulé aux pieds par les parlemen-
taires affidés après les théologiens de la chose^
l'exemple de l'imprudence hautement donné
par ceux-ci comme par ceux-là en prétendant
rester dans l'Eglise qui les anathématisait et
dans le royaume qui les condamnait par son
chef, le doute bien naturel où de telles attitudes
consacrées par le talent incontestable et la res-
pectabilité des principaux rebelles ne pouvait
manquer de faire flotter les esprits du vul-
COUP d'œil rétrospectif 37
gaire, riiésitation subséquente à remplir les
plus clairs devoirs et la visée à des droits chi-
mériques, de telles dispositions, fomentées au
milieu du relâchement le plus rapide de tous
les liens moraux et sociaux, allaient fatalement
s'épanouir en ce qu'on a vu, — et je vous
demande un peu ce que devait produire un
tel bouleversement, que Favènement du pire à
la place du mauvais et du mauvais à la place
du bon?
Et si nous descendons brusquement à nos
temps définitifs, c'est une remarque qu'ont
faite tous les hommes compétents, curés, vi-
caires et missionnaires, que les contrées de
France où a le plus régné cette secte, sont les
plus indifférentes en matière religieuse, par
conséquent les plus relâchées comme mœurs
et les plus intellectuellement républicaines au-
jourd'hui, après d'ailleurs avoir été, suivant
l'intérêt matériel du moment,de tous les partis,
suivant les us du suffrage universel, cette in-
vention diabolique dont nous parlerons bien-
tôt.
38 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
Une observation importante doit encore pren-
dre place dans ce chapitre avant que nous puis-
sions en toute sécurité aborder les choses du
présent : le néfaste mouvement du xvi* siècle,
sous ses deux formes. Renaissance — (un lâche
usage a consacré cette dénomination menteuse,
c'est Réaction qu'il faudrait dire) — et Réforme,
(encore une odieuse contre-vérité linguistique)
— a trouvé, dès le lendemain de son origine, un
adversaire acharné^ implacable, dans la Société
de Jésus, fondée sur l'humilité et le respect mi-
litants en opposition directe et comme tactique
avec l'esprit d'insubordination et d'orgueil
qu'impliquait cette double évolution vers le mal.
L'admirable milice de Saint-Ignace triompha,
dans la mesure voulue par Dieu, du monstre
bicéphale, en Europe et particulièrement en
France, à travers quelles péripéties tragiques,
tous le savent, et en dépit de calomnies et de
préjugés si vivaces qu'ils grouillent et mordent
encore de nos jours. Grâce aux prédications,
aux missions, à leur précieux enseignement, les
Jésuites firent ce xvii^ siècle français, tout de
COUP d'œil rétrospectif 39
croyance, de dignité, de science, d'autorité et
dont l'art et la littérature réagirent si com-
plètement contre le paganisme voluptueux de
Tépoque précédente. Je ne parle pas de leurs
splendides œuvres de foi et de législation par
tout Tunivers et me borne à mon seul pays
qu'ils mirent si haut dès qu'ils y furent libres.
Mais Satan veillait, et sentant bien que le pro-
testantisme était terrassé en France, reprit son
travail en sous main, et pour mieux réussir re-
courut à la vielle ruse et encore une fois se dé-
guisa en un ange de lumière : d'où le Jansénisme
primitif, son austérité, ses protestations, hélas
aussi éloquentes et brillantes qu'hypocrites et
perfides, par l'organe d'un écrivain de génie
contre l'intelligente indulgence et la mansué-
tude toute évangélique des casuistes Jésuites, et
d'où, chez une nation avant tout généreuse et
facile à piper avec de beaux mots, la popularité
de ces doctrines féroces qui supprimaient toute
douceur et toute largeur dans l'examen des
cas de conscience, au nom d'une morale impra-
ticable, désolante, mais parlant bien haut d'elle
40 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
et d'elle seule comme de la seule morale chré-
tienne et de la perfection vraie. Vingt fois de-
puis^ des réfutations probantes par écrit et sur-
tout en action éclatèrent qui ne laissèrent pas
subsister un vestige de la détestable erreur, le
Saint-Siège foudroya la tortueuse hérésie dans
les termes les plus clairs. Rien n'y fit. Le
coup aux Jésuites et au catholicisme ortho-
doxe était porté et devait retentir jusqu'à nos
jours. Désormais sans guide sûr, la foi des fai-
bles, c'est-à-dire de la multitude, s'effarouchait
et tombait du scrupule à l'indifférence et de
celle ci dans tous les torts qui nous affligent.
CHAPITRE III
DU SUFFRAGE UNIVERSEL ET DU
CONCORDAT DE 1801
' "V 1».
CHAPITRE m
DU SUFFRAGE UNIVERSEL
ET DU CONCORDAT DE 1801
Il allait de soi que rabaissement social pro-
curé par les événements de la fin du xviii« siè-
cle dût trouver son terme en un système qui
est le dernier mot de la dégradation indivi-
duelle.
L'an de sottise 1848 vit éclore cette chose la
plus insensée de toutes les insanités de Tépo-
que. Un tribun retentissant^ sansFombre de po-
litique dans la tête, se fit Thomme du Suffrage
Universel et le gouvernement de l'émeute donna
tête baissée dans l'enthousiasme naif que sou-
leva la proposition Jugée populaire par ces bour-
geois détraqués. Un reste de bon sens, non en-
3»
44 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
core évaporé, fit voter les masses désormais
i< actives d, pour une assemblée absolument
hostile à Texpérience, et Tannée suivante voyait
le suffrage censitaire, — d'ailleurs détestable
lui aussi, bien qu'un peu moins —, rétabli par
ceux-là mêmes qu'avaient nommés les nou-
veaux collèges.
Il serait aussi superflu que fastidieux de sui-
vre en des développements que chacun connaît
la comédie du Suffrage Universel depuis son ré-
tablissement en 1851 .
Ce serait, aussi bien, prendre encore un coup
sur le fait la sempiternelle bêtise humaine,
cubée cette fois et agissant sur ce théâtre dé-
plorable, la Patrie I Nous préférons extraire
de la contemplation d'un tel prodige d'ava-
chissement toutes les mélancoliques moralités
qu'elle implique.
D'abord ne vous saute-t-il pas aux yeux que
ces deux mots Suffrage Universel, comparés
avec la chose, mentent impudemment ? — En
effets la masse des électeurs étant un composé
d'ignorance et d'étroit égoïsme^ comment ne
SUFFRAGE UNIVERSEL ET CONCORDAT DE 1801 45
pas voir que ses votes seront toujours entachés,
portassent-ils sur un seul nom, d'une insolente
préoccupation de pur intérêt individuel, in-
fluencée par tel ou tel agent artificiel, corrup-
tion ou propagande. Uesprit de corps^ sans
lequel il n'est pas de société possible, à tel
titre que le seul énoncé de cette vérité amène
..un sourire sur les lèvres les plus étourdies,
Tesprit de corps, l'union manquant dans les
opérations électorales, quel gouvernement es-
pérerd'un parlement ainsi nommé? Et c'est en
vain que Ton objectera que les partis tels que les
événements les ont constitués chez nous n'exis-
tent que grâce à l'union et peuvent suppléer à
ce besoin incontestable de cohésion nationale
avec même cette supériorité qulls se meuvent
dans le libre arbitre et dans une concurrence
féconde. La réponse est trop facile et nul ne
pourra nier que nos partis ne sont, sans excep-
tion mais en faisant naturellement abstraction
des individualités plus ou moins désintéressées
(et ici encore nous retombons dans l'éparpillé-
ment fatal), que de misérables coalitions d'inté^
46 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
rets individuels, puisque, avec le scrutin en
question, rien ne marche sans ces masses sor-
dides, nos maîtresses absolues, et que ce n'est
qu'en en appelant aux intérêts individuels qu'on
peut espérer de les avoir de son côté. Si à ces
considérations vous ajoutez pour mémoire que
la pulvérisation de nos libres provinces en dé-
partements asservis n'a fait que préparer le mal
et généraliser l'esprit de division et de non-gou-
vernement éclos en Quatre-vingt-neuf, si vous
comparez les Chambres et les hommes d'Etat
du suffrage restreint (bien médiocre pourtant»
surtout dans sa dernière période) à ceux du Suf-
frage Universel depuis quinze ans qu'il est à
peu près émancipé, vous frémirez de prévoir
les ruines où il nous traîne, lancé comme il
l'est aujourd'hui sur sa pente logique et di-
rigé par les hommes que vous savez. L'an-
cienne constitution de la France, la seule sé-
rieuse, la seule pratique, la seule qui ait eu
durée et seule a chance de résurrection, quoi-
que et parce que non écrite, n'a eu garde de
manquer, — formée qu'elle était par les siècles
SUFFRAGE UNIVERSEL ET CONCORDAT DE 1801 47
et amendée par les lentes évolutions d'une au-
torité légitime, — de se conformer au principe
unique de tout gouvernement destiné à demeu-
rer. Elle reposait sur cet esprit de corps dont
l'immense Joseph de Maistre a donné cette ma-
gnifique définition, à propos précisément des
mêmes Jésuites qui nous occupaient tout à
l'heure et qui tiendront une place considérable
dans la suite de cet ouvrage : « l'anéantisse-
ment des volontés particulières pour établir la
volonté générale et cette raison commune qui
est le principe générateur et conservateur de
toute institution quelconque, grande ou petite».
La division de la nation en trois Ordres in-
vestis, chacun pour sa part, de ces trois droits
primordiaux : vote et conservation des lois du
royaume (règlement de la succession à la cou-
ronne dans Fabsence d'héritier mâle, élection
d'un roi en cas d'extinction de la dynastie) éta-
blissement des impôts, consentement néces-
saire pour la validation de toute aliénation
perpétuelle du domaine ou tout démembre-
ment partiel du royaume, donnait toute ga-
48 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
rantie de sécurité et de dignité au pays et avait
cet autre avantage d'exonérer Y exécutif — pour
employer ce mot que Tenvie républicaine a cru
diminuant pour Tautorité suprême et qui ne
Test que pour la bribe de pouvoir que le système
laisse aux mains de ses a délégués » à la mise
en action des lois» de toute responsabilité
d'ordre purement collectif, le laissant libre et
puissant pour tout le reste du bien à faire. De
plus, observons et retenons que chacun des trois
Ordres, renfermé dans Fexamen et la revendi-
cation de ses besoins, toute jalousie ou ambi-
tion en dehors de ce cercle vénéré étant incon-
nue de ces assemblées dés lors vouées à un
seul objectif, Tavancement et Thonneur du
Corps pour le bien de la Chose-publique ne pou-
vait que faire d'utile et de belle besogne quant
à ce qui le concernait. De compétitions et de ri-
valités entre eux, nul exemple jusqu'en Quatre-
vingt-neuf ; le Catholicisme imposait son joug
léger à ces fronts consacrés et baptisés, et la
justice prévalait parmi les quelques dissenti-
ments inséparables de tout débat humain. La
SUFFRAGE UNIVERSEL ET CONCORDAT DE 1801 49
parole du Roi écoutée avec respect, celle de ses
représentants, légistes et sénéchaux^ discutée en
toute indépendance nationale comme en toute
courtoisie chrétienne, dominaient la discussion
et ramenaient quand il le fallait les esprits aux
fins de la réunion : l'intérêt de tous et la gloire
du pays. Jamais plus augustes assises n'ont dé-
cidé de plus vastes questions, sans que — grâce
à la sage économie de la règle (on dirait au-
jourd'hui du règlement) établie, non par tels
ou tels hommes, tel ou tel amendement, à la
garde de questeurs amovibles quelconques, mais
par la suite des âges selon les opportunités ou
les dangers généraux survenant, et placée sous
la foi du serment et là tutelle de la Tradition,
— s'y produisissent les discordances d'égoïsme
et de vanité qui rendent si mesquines, si sté-
riles et souvent si odieuses les délibérations, on
peut le dire, de tous nos parlements modernes
qui n'ont pour base qu'un suffrage variable
comme le sable, sous l'aléa de constitutions tu-
multuaires et folles, comme le vent.
Que quelques abus aient parfois éclaté dans
50 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
ces majestueuses Cortès, tentatives d'usurpa-
tion, complicité avec la rue ou Tétranger dé-
guisé en prétendant, comme par exemple sous
le règne de Charles le Sage, il faudrait mécon-
naître l'humanité pour s'en étonner outre me-
sure ; mais aussi Tautre côté de la Constitution
venait faire contre-poids et l'autorité royale, in-
vestie d'un respect séculaire non moins que des
puissants privilèges indispensables à son im-
mense responsabilité et forte de la conscience
de son mandat sublime, réussissait toujours à
procurer de nouveau Téquilibre sauveur. En
Quatre-vingt-neuf, le Tiers rompit l'ordre an-
cien. Les deux autres Ordres, énervés de Jansé-
nisme et pourris de philosophisme, manquèrent
de reins pour réagir; la royauté, qu'avaient aux
trois quarts suicidée l'aveugle bonté et la fai-
blesse capricieuse d'un prince mal conseillé,
devait d'ailleurs disparaître pour qu'on put
juger de l'horreur du gouffre qu'elle comblait et
de sa place providentielle en notre pays. Tout
s'écroula (1).
(i) Note de V auteur. — V esprit de corps ne se résumait
SUFFRAGE UNIVERSEL ET CONCORDAT DE 1801 5l
L'Edifice, détruit par la faute du Tiers, a mis
quelque temps à s'efiFondrer tout à fait, et au-
jourd'hui voici que les dernières catastrophes
l'atteignent, ce Tiers de malheur, et vont l'en-
voyer rejoindre Noblesse et Clergé au fond de
Tabime révolutionnaire, admirable punition de
son premier mot quand il partit en guerre : « le
Tiers doit être tout! » Lisez aujourd'hui les
journaux rouges ou simplement les Tricolores,
et rappelez-vous les premiers succès de ceux-là
en mars 1871. N'est-il pas impossible de ne pas
prédire : la bourgeoisie va ne plus être rien ? —
Oui, grâce à l'infatuation anti-patriotique du
dernier Ordre, à une époque où les Etats Gé-
néraux eussent dû tout sauver, en inaugurant
pas tout entier dans les Etats Généraux, mais avait de pro-
fondes racines par tout le pays : jurandes, corporations,
assemblées de la paix, communes, formaient, en quelque
sorte, la base de cette grande représentation nationale,
ce « quatrième Etat », le peuple, robuste cariatide de
l'Etat proprement dit.
Il sera parlé, en son lieu, de cette forte assise de Tan-
cienne France. Cette note n'est que pour ordre.
52 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
de patientes réformes par une vigoureuse et
offensive résistance à la révolution montante,
nous en sommes arrivés^ en moins de cent ans^
à la honte d'être une cohue bêlante menée à
Fabattoir par un mensonge I
Des résultats en quelque sorte physiques de
cet immense changement dans notre vie consti-
tutionnellCy résultats que nous venons d'essayer
de résumer en quelques lignes, si nous passions
aux résultats que j'appellerais chimiques, aux
mœurs nouvelles, aux accidents journaliers de
la vie privée, ce ne serait pas un volume, ce
serait une bibliothèque de détails et d'exemples
qu'il faudrait écrire. Aussi bien la plupart des
chapitres qui vont suivre ne sont qu'un essai
d'abrégé d'un pareil travail, et nous n'y per-
drons jamais de vue, non plus que le moindre
symptôme rassurant, ainsi que nous en avons
pris plus haut l'engagement, l'influence néfaste,
latente ou étalée du dissolvant suffrage en ques-
tion. Pour l'instant, il nous suffira de constater
l'énorme aplatissement du peuple français de-
SUFFRAGE UNIVERSEL ET CONCORDAT DE 1801 53
puis qu'il s'est forgé les chaînes de Quatre-
vingt-neuf et a passé par tous les maîtres qui
ont bien voulu s'en faire craindre et servir. Un
des traits de cet aplatissement, c'est la patience
toute nouvelle avec laquelle ce peuple accepte
et subit les plus lourdes charges à lui imposées
parses'élus. Tous les impôts possibles sur les
matières les moins vraisemblablement impo-
sables, un service militaire de plus en plus écra-
sant et qui leur répugne, l'administration
s'alourdissant et se relâchant chaque année da-
vantage, tout cela passe sur nos Français comme
un chien dans un troupeau. On se range et on
s'aligne avec une soumission qu'on refuse au
bon Pasteur lui-même. Et la raison m'en était
donnée tout à l'heure par un futur électeur, un
jeune homme plein d'ailleurs de bon sens, de
cœur et de jugement pour son âge, et qui re-
viendra certainement sur son opinion d'aujour-
d'hui que je vous livre dans toute sa verdeur
de la vingtième année française : « Que voulez-
vous ? Au moins ces gens-là, s'ils me tyranni-
sent, JE LES NOMME ! » Folie partagée par la
]
54 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
majorité des gens, même des vieillards. (Quels
étranges vieillards que ceux-ci et que ceux qui
vont suivre !) Ah ! en TAn II d'exécrable mé-
moire, Thomme du peuple, certes bien égaré,
bien fou, participait du moins à la tyrannie et
tablait sur sa propre violence : il pillait, labou-
rait des champs par lui volés le jour d'au-
paravant, et quand il fallait défendre ce bien
mal acquis, donnait son sang aux armées ou
prenait celui des légitimes possesseurs ou des
héritiers, soit de vive force, la hache à la
main, soit par une bonne dénonciation pu-
blique à sa section. Parfois aussi le sentiment
du juste l'emportait en d'héroïques insurrec-
tions. Il revendiquait les franchises anciennes
et mêlait la vieille foi monarchique aux ten-
tatives fédéralistes du Centre et du Midi. En
Bretagne, en Vendée, la persécution religieuse
et la réquisition militaire soulevèrent la po-
pulation tout entière et il s'ensuivit une guerre
gigantesque, sans égale dans les annales d'au-
cune nation. Ces nobles fils du sillon pui-
sèrent dans leur forte simplicité et dans la
SUFFRAGE UNIVERSEL ET CONCORDÂT DE 1801 55
rectitude de leur conscience l'énergie de vingt
armées pour résister au mal tout-puissant, le
tenir en haleine et en échec pendant des
années et sauver aux yeux du monde et de
l'avenir Thonneur de la fidélité et du bon sens
français I Us eurent toute raison comme ils eu-
rent tout courage, ces Vendéens têtus, ces
Chouans obstinés. Ce qu'ils défendirent si âpre-
ment avec leur Foi et leur Roi, c'était l'indé-
pendance de leur foj^er et de leur travail, que
Foi et Roi leur avaient garantie depuis des siè-
cles ; c'était l'impôt équitable, dîme et gabelle,
jusque-là gaiment cédées par leur reconnais-
sance et que prétendaient remplacer des taxes
cent fois plus vexatoires» d'ailleurs déplorable-
ment établies et odieusement perçues ; c'était
lesprit des ancêtres pieusement recueilli et
obéi ; c'était la vie et l'avenir, l'âme et le cœur
des enfants que menaçaient des lois terroristes,
œuvre des rebelles assassins de Paris ! Par une
splendide intuition de leur brûlant catholicisme,
ils avaient mis sur leurs enseignes et portaient
au-dessus de leurs vêtements limage du Sacré-
56 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
Cœur de Jésus (1), comme pour attester qu'ils
étaient bien la France de l'Eglise, comblée des
grâces du ciel et dévorée d'une immense grati-
tude, les soldats du Dieu d'amour et de pureté
en lutte contre la France criminelle de l'Ency-
clopédie et des plus sales faubourgs d'une Go-
morrhe nouvelle, eux, fiers paysans hâlés au
soleil paternel, contemplateurs et familiers des
grandes aurores et des grands flots, sourds
comme leurs rochers à la démence parisienne,
et comme eux gardiens et témoins d'un sol dur,
dévorant, vierge, dernier refuge, citadelle ter-
rible de la Tradition !
Mais le peuple d'aujourd'hui ! Il accepte tout
préjudice lui venant de ceux qu'il élève sur ses
(x) Noie de Vauleur. — Ce n*est que dans ces dernières
années qu'on a appris que la Bienheureuse Marguerite-
Marie avait reçu des révélations concernant la France et
la Maison royale. Pour l'histoire de ces dernières révéla-
tions el leur connexité avec la guerre de Vendée, ainsi
que pour celle de plus récentes et non moins belles mani-
festations, lire le bel ouvrage de M. Tabbé Bougaud svir
les Origines de la dévotion au Cœur de Jésus.
SUFFRAGE UNIVERSEL ET CONCORDAT DE 1801 57
pavois d'un an ou deux, il assiste paisible à
Tinjustice qui frappe le prochain, — car l'envie
lui dévore le cœur, — et si elle l'attrape au pas-
sage, non moins paisible il se tait, rit jaune,
tout en se jurant de mieux voter « a^ix pro-
chaines » et, aux prochaines, du soliveau passe
à la grue. Ceci nous l'avons vu vingt fois et
nous le reverrions cent, si Dieu ne devait nous
prendre en pitié que très tard. Toute dignité,
tout courage civil, tout effort public un peu gé-
néreux est mort au moment précis où le Suf-
frage Universel entrait dans les mœurs. Qu'on
ne me parle pas de juin Quarante-huit ou de la
Commune de Soixante et onze : émeutes fabri-
quées de toutes pièces et de longue main par
la Franc-Maçonnerie et sa branche récente lln-
ternationale, à coups de journaux, d'argent et
d'un recrutement par tous pays, en des temps
de faim et d'affolement extraordinaire dans des
cerveaux étroits surchauffés de misère avinée ;
nulle spontanéité dans ces deux sorties des
forces socialistes : mot d'ordre et compulsion I
— Non, pour l'instant et pour quelque temps
58 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
la platitude nous tient^ villes et campagnes,
bourgeois et autres ! — La platitude méchante et
plus bête que méchante, parce qu'affreusement
méchante ! Une lâcheté féroce faisant crédit à
une tyrannie à la fois sournoise et cynique, le
sens même des mots faisant défaut à ceux qui
parlent comme à ceux qui écoutent dans ce gou-
vernement de bavards, si bien que libertéj dans
leur argot, veut dire pour les premiers droit de
tout faire, et droit de mal faire, pour les autres ;
tout principe quelconque, moral ou politique,
absolument absent des esprit et des cœurs,
Tanimalité pure et simple, et la bestialité tapie
derrière, prête à bondir, — tels nous voici,
Français de 1881, après quatre-vingt-onze ans
de démocratie et trente-deux ans de Sufirage
Universel direct !
Il pouvait y avoir un remède, il n'y avait
qu'un remède, remède qui, bien appliqué, eût
tout remis, pourrait encore tout remettre en
place, et, vous m'avez deviné, c'est la religion,
c'est son action générale. Or, l'action religieuse
SUFFRAGE UNIVERSEL ET CONCORDAT DE 1801 59
en France, nation, c'est le Concordat de 1801
— celui de 1817 étant resté à l'état de lettre
morte, et quand on l'examine en lui-même, le
Concordat de 1801 présente le minimum de ga-
rantie pour TEglise, et à cela rien d'étonnant,
étant donné le contractant qui représentait
l'Etat français tout puissant alors et assez fort
pour abuser de l'empressement naturel du Saint-
Siège à aller au-devant d'un rétablissement
immédiat du catholicisme en France, fut-ce un
peu à tout prix. (Mais Rome fait toujours bien
ce qu'elle fait et le mal qui a pu s'ensuivre des
concessions papales en cette circonstance est
le fait des hommes d'état de ce pays-ci.) Quoi
qu'il en soit, ce Concordat, considéré comme
instrument de propagande religieuse, est une
machine des plus défectueuses, meilleure que
rien, oui, mais guère davantage, ne craignons
pas de le reconnaître.
D'ailleurSjles résultats sont là. Dans la pensée
de Bonaparte, l'Eglise devait être l'auxiliaire,
sans plus, de l'Administration ; qu'elle dépen-
dît du Pape, il le fallait bien pour qu'elle res-
4
1
60 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
tât catholique, et ce détestable homme de génie
était trop intelligent pour ne pas apprécier tout
ce que l'Eglise Catholique, et l'Eglise Catholi-
que seule, pouvait faire pour Tordre moral et
même matériel en France, — mais du moins elle
en dépendrait le moins possible, et pour cela,
entre autres mille précautions « gallicanes », le
rusé Corse se garda bien d'omettre soigneuse-
ment dans la nouvelle organisation des mi-
lices saintes, les congrégations religieuses,
avant et arrière-garde du clergé séculier et
l'on vient de voir à quoi cette omission peut
servir en des mains scélérates. L'épiscopat se
voyait presque assimilé au fonctionnarisme et
sujet à mille contraintes mesquines. Le « culte»
— d'ailleurs « salarié » chichement, de com-
pagnie avec rhérésie et le déicide, n'était dans
l'esprit du maître qu'une pièce de ce vaste
empire dont il avait fait le plus puissant des
engins de guerre, et si ce maître se voyait forcé
d'admettre le Pape comme arbre de couche et
les cardinaux du Sacré Collège comme gondSt
c'est le cas de le dire, il entendait avoir la
SUFFRAGE UNIVERSEL ET CONCORDAT DE 1801 61
haute main sur eux et faire se mouvoir l'Eglise
dans TEtaty à la façon d'un mécanicien, ni plus
ni moins! Le nouveau clergé, composé d'élé-
ments hétérogènes, pauvre, inexpérimenté, qui
avait à assumer cette tâche devant Dieu, la res-
tauration de FEglise française et Téducation
d'un peuple à demi-sauvage, mal rétribué, non-
encouragé mais au contraire harcelé de soup-
çons par en haut et d'impopularité par en bas,
ne pouvait qu'être admirable dans l'accom-
plissement de son devoir et n'y manqua pas^
mais, sans moyens sérieux (recrutement in-
suffisant, gêne pécuniaire dans les besoins de
l'apostolat, tant d'autres causes de faiblesse en-
core, !) il ne fit de progrès que trop lentement
dans les esprits, et la famille venait souvent dé-
truire son œuvre pour ce qui concernait l'enfant,
par exemple, la famille païenne et pire, de-
puis dix mortelles années d'oubli de toute reli-
gion et de furieux préjugés amassés. Qu'est-ce,
pour résumer en un seul exemple tout le vice
du système, qu'une heure de catéchisme par se-
maine au prix des exemples paternels dans les
62 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
trois quarts des cas, et de Tignorance mater-
nelle, là même où la mère a quelque religion et
quelque souci d'éducation ? Aussi voyez quelle
indifférence du peuple des campagnes et quelle
hostilité de celui des villes à Tendroit des choses
catholiques I Nous n'insisterons pas en ce mo-
ment sur ce lamentable résultat du triste Con-
cordat de 1801. Une bonne partie de ce livre
en traitera.
D'ailleurs, nos prolégomènes ont pris fin, et
nous allons dans le cœur du sujet, désormais
ouvert à notre examen libre et en apparence
capricieux, bien que nous prétendions y appor-
ter une méthode sévère, en raison précisément
de laquelle nous avons cru devoir commencer
par des observations qui commanderont tout le
reste.
CHAPITRE IV
DU DIMANCHE FRANÇAIS
CHAPITRE IV
DU DIMANCHE FRANÇAIS
O Travail I miséricordieux châtiment du
péché, avant celui-ci disposé par le Créateur
pour délecter le loisir de l'innocence, puis rendu
sévère par la faute même de Fhomme qui du
moins l'emporta, dernier et seul souvenir du
Paradis terrestre, consolation en même temps
que devoir, et distraction aussi bien que dette
sacrée, raison d'être de l'homme puni, sa di-
gnité aussi, rappel à son premier privilège, sa
solvabilité pour toutes les avances de la Grâce
et de la Merci, — qui, mieux qu'un catholique,
te comprendrait, t'honorerait? Qui te pratique-
rait mieux, plus gaiement, plus méritoirement, '
avec plus d'ordre, d'intelligence et d'honorable
66 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
profit? J'en atteste l'Europe labourable, l'anti-
quité littéraire rendue à notre admiration, et
les moines des premiers temps chrétiens de
notre Occident. J'en atteste l'immensité archi-
tecturale des grands siècles de foi, leur profon-
deur théologique et politique, leur œuvre so-
ciale, leurs recherches chimiques, leurs essais,
leurs réussites en astronomie,— et la navigation
ardente, exclusivement chrétienne, toute de
propagande, des époques qui les suivirent im-
médiatement. J'en atteste l'Eglise moderne et
ses infatigables travailleurs, depuis les Jé-
suites, en toutes choses excellents ouvriers de
toutes heures, jusqu'aux créateurs, fondateurs
et metteurs en œuvre des universités, collèges,
séminaires, écoles primaires, ouvroirs, orphe-
linats et cercles catholiques, pour omettre tant
d'autres institutions de pure activité qui pros-
pèrent et grandissent sur les justes ruines d'une
enragée concurrence persécutrice, patientes
parce que éternelles, éternelles parce que di-
vines I Je vois le travail honoré et pratiqué chez
nous chrétiens et surtout chez nous, — honoré
DU DIMANCHE FRANÇAIS 67
et pratiqué sous toutes ses formes antiques et
nouvelles, et mon cœur chrétien ne peut que
battre d'orgueil et de joie à Taspect du travail
chrétien, de tout le travail chrétien, c'est-à-
dire du seul vrai travail, et qu'aimer, ô combien
ardemment ! et vénérer les vrais travailleurs,
en même temps que ma charité s'intéresse en
toute équité aux autres, égarés mais vaillants
tout de même, les plaint, ceux-là, et souhaite
de toutes ses forces leur retour glorieux, leur à
jamais bénie réconciliation.
Hélas! je les connais, étant français, ces ou-
vriers hors de Dieu, qu'une affreuse habitude
dlndififérence, — crime de l'éducation, — en-
rage au travail défendu^ je les connais, vivant
auprès d'eux, presque avec eux, je les estime
pour leur courage en semaine, et je plains leur
ignorance de ce que c'est que le Dimanche,
ignorance meurtrière qui fait de ce jour, en
France, un hideux phénomène^ une lugubre cu-
riosité pour l'étranger — quelconque ! — voj^a-
geant ici.
n y avait une loi sur le travail du Dimanche^
68 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
loi d'ailleurs abrogée naguère par les gens que
Ton sait^ mais du fait de cette ignorance natio-
nale^ elle se trouvait scandaleusement violée
par un peuple si souple d'ordinaire et qui se
plie à toute servitude. Le seul souci resté au
cœur français, s'enrichir, et la non-confiance
en un Dieu presque inconnu, avaient rayé de
notre vie cette vivifiante, seule vivifiante chose,
le respect du Dimanche. — « Le temps se
couvre. Aux champs! Femme, fais la soupe
pour midi juste. Nous repartirons après que les
chevaux auront mangé. » — « Une bonne noce
lundi. C'est Lacoterie qui régale. On va rien
travailler dimanche. »
Et cela se fait hebdomadairement dans une
sérénité, dans une sécurité complète au village
désormais comme à la ville.
La femme va bien quelquefois à la messe basse,
et quelquefois aussi objecte. Mais l'I^omme, s'il
est à jeun, ricane et passe outre ; si la goutte
du matin a été forte, s'insurge, crie après les
a curés ». — « Tout ça va changer! Ta fille en
saura plus que toi, maintenant qu'on supprime
DU DIMANCHE FRANÇAIS 69
les bondieuseries à l'école. Et vive la Répu-
blique I »
L'enfant écoute ces propos, la plupart du
temps ponctués de blasphèmes, observe ces
inobservances.Dans les quelques familles même
de l'acabit ci-dessus, où on l'envoie à la messe,
comme son père n'y va pas et que ce père ne
manque pas de proclamer à chaque instant sa
supériorité d'intelligence et d'instruction (ô
pitié !), comme d'ailleurs les journaux les plus
anti-chrétiens traînent partout dans la maison
et sont lus, commentés, exaltés tous les soirs
si rhomme ne rentre pas trop saoul ou trop
éreinté par sa parcelle de terre mal acquise ou
par l'industrie despote, vile et rude vengeresse
des prétendus vieux privilèges assassinés par
ses grands-pères, — l'enfant que cette affreuse
éducation d'avance insurge, se corrompt terri-
blement vite, raisonne juste dans le faux et
conclut logiquement en devenant pire que ses
tristes ascendants. Et ainsi de suite depuis
Quatre-vingt-neuf. Etonnez-vous, maintenant !
Car l'observation du Dimanche est tout de-
70 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
puis la dernière révélation : l«r commandement
de Dieu que « tu adoreras » . De lui toute civili-
sation (dans le vrai sens) découle.
Oh ! après le travail accepté, orné, fleuri,
nourri de ces cris d'amour et d'espérance, orai-
sons jaculatoires tant recommandées, qu'il
est doux de reposer en Dieu ses membres las, sa
tête fatiguée et d'être tout amour, toute recon-
naissance à l'immense Paternité, à la Bonté infi-
nie ! D'être en famille, cette famille que rien ne
peut détruire, ni le péché souvent accusé,
absous et raréfié de jour en jour, ni la persé-
cution du dehors prise en pitié et résolue en
prières pour les persécuteurs, ni la mort qui
sera la réunion dans le bonheur sans fin!
D'être là, père, mère, enfants, gais doucement
dans le jardin touffu, autour du grand feu si l'on
est riche, pleins de reconnaissance pour son
repos, aisé grâce au prochain si Ton est pauvre,
— je suppose une société chrétienne. N'est-ce
pas, comme on a dit, et comme on Fa dit du
mariage chrétien, le Paradis terrestre retrouvé,
et le Paradis céleste goûté une fois par semaine?
DU DIMANCHE FRANÇAIS 71
Et puis
« tabernacula tua ! »
Entendez les cloches aux sons de flûtes et de
cors, graves et joyeuses, et rendez-vous à leur
frais appel. Quelle joie sereine et pénétrante,
expansive aussi, que d'assister à ces beaux
offices, au Sacrifice adorable, à ces Vêpres
se déroulant comme des flots d'encens jusqu'à
Tencens du Magnificat, et du Tantum ergo.
Surcroit de bénédiction pour l'âme, sanctifi-
cation et noble délice des sens vers lesquels
toute une partie de ces majestueuses séances
est dirigée par la maternelle sagesse de la Litur-
gie catholique.
A la sortie de l'Eglise ces fronts sont digni-
fiés, ces yeux brillent plus calmes et plus pro-
fonds, ces mains se trouvent plus actives pour
l'aumône aux bons pauvres, tout joyeux eux
aussi dans Tair béni du Dimanche.
L'Angleterre, entre tous pays, a particulier
rement conservé ces traditions augustes et char-^
mantes : c'est même le grand orgueil de ces
5
72 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
Protestants. Ajoutons le juste orgueil de ces
Chrétiens. Sans doute Thérésie a desséché en
partie cette œuvre de salut ; elle y a apporté
cette exagération, cette indiscrétion littérale
qui tue au lieu de vivifier comme les choses su-
rérogatoires catholiques ; encore est-il juste de
rendre hommage à Tincontestable dignité que
gagnent les mœurs publiques et les manifesta-
tions de la pensée, littérature, art, débats du
Parlement, presse, à cette observance initiale et
principale. L'esprit de famille encore très fort
et très hiérarchique dans ce pays qui d'ailleurs
se laisse gagner aux doctrines anarchistes du
continent, est dû, qu'on en soit sûr, autant au
dimanche observé chez soi comme au Temple,
qu'au très judicieux maintien de la liberté de
tester pour le père. La prospérité matérielle,
pour en parler, qui ne cesse de couronner les
entreprises et les opérations de cet empire dé-
rive bien évidemment d'une bénédiction toute
spéciale attachée à la bonne coutume dont nous
parlons, et si les nations catholiques, sans ex-
ception, remarquez-le bien, sont inférieures en
DU DIMANCHE FRANÇAIS 73
tout^ anarchiques et infortunées sous presque
tous les rapports, n'y voyez, avec les yeux de
la foi, — les seuls yeux! — qu'un paternel
châtiment d'en haut pour la profanation du
Jour saint par ces peuples ingrats et de tête
dure, comme Israël, leur figure prophétique,
qui n*ont pas su garder le don de Dieu et se
sont précipités tête baissée dans Tinepte, dans
l'immonde^ dans l'abominable Révolution fran-
çaise. Et tandis que ces nations, la France,
hélas ! en tête, perdent chaque jour, avec toutes
leurs vertus d'autrefois, un peu de la foi de
leurs pères, et roulent vertigineusement jus-
qu'aux dernières ténèbres du plus fangeux
athéisme, admirez comme TÂngleterre et
l'Amérique, fidèles gardiennes du repos domi-
nical, voient, — récompense magnifique ! —
tout ce qu'il y a d'hommes de bonne foi dans
leurs églises revenir à la seule Eglise, et c.e par
groupes quotidiens, en foules incessantes.
Mais la France est aimée de Dieu quand
même. L'intense, intelligente, patriotique et
prévoyante pitié de nos ancêtres nous a gagné
74 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
- '
de splendides indulgences et la grâce nous pour*
suit, infatigable.
Celle qijCon n'invoque jamais en vain a,
dans ces derniers temps, multiplié en de lu-
mineuses paroles son désir doucement impé-
rieux d'être invoquée sur divers points de notre
territoire. L'une des principales de ces misé-
ricordieuses visites insistait tout spécialement
— et de quelle manière touchante et forte 1 —
sur la nécessité absolue de l'observation du
Dimanche. Pleurs, menaces de la Salette, pro-
messes de Lourdes et de Pontmain, miséri-
cordes sans nombre et punitions effrayantes,
œuvres nouvelles, pèlerinages plus florissants
que jamais, nobles souffrances et coura-
geuses oppositions à Quatre-vingt-treize re-
venu, attente sereine d'un martyre probable,
expiations pour la foi^ — que de gages, que
d'espoirs, quelle presque certitude de voir se
relever la France par les deux premiers com-
mandements enfin compris à nouveau et
joyeusement obéis I Marie tant invoquée dans
ses sanctuaires choisis, on peut le dire, à ce
DU DIMANCHE FRANÇAIS ^5
miséricordieux dessein, ne peut, croyons-le
respectueusement, qu'encore une fois pronon-
cer sur nous ou sur nos enfants son tout puis-
sant Fiat !
En attendant, quelle honte française!
CHAPITRE V
A MON FILS
CHAPITRE V
A MON FILS
Je me suppose un fils dans Tâge d'être soldat
et^ formant toutes les hypothèses favorables à
mon raisonnement, j'imagine que je lui dis ou
lui écris ce qui suit :
«Le jour de gloire» est donc arrivé, mon
cher enfant, la R. F. de 1880 a forme ses
bataillons ». Elle a appelle ses enfants i» comme
la a France » de Quarante-huit. Et les « volon-
taires » d'accourir à sa voix, les volontaires
appropriés à l'enthousiasme qu'elle excite, les
volontaires d'un an, alias les « engagés condi-
tionnels ^ ou comme on parle au régiment, « les
conditionnels » tout court.
80 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
Ton âge te désigne pour l'armée, et ton ins-
truction t'admet parmi ces privilégiés de la der-
nière heure ; car le bruit court d'une suprême
conquête de la démocratie, de TEnvie, dis-je,
qui nous gouverne (si c'est là gouverner !). Il est
fortement question^ paraît-il, de déchirer pour
l'an prochain ce testament du bon sens dans
l'organisation funeste de notre armée. L'instruc-
tion dont on fait tant flamberge chez nos
maîtres, l'argent, leur dieu et celui de tant
d'autres, leurs électeurs, ne sauveront plus per-
sonne du niveau fatal. « Tout le monde soldat ! »
s'écrie l'Envie, et l'écho répond en , allemand :
« personne soldat ! » (1).
(i) Noie de V auteur. — Est- il besoin d'insister sur
cette vérité mille fois rappelée depuis la triste législation
de Soixante-treize que le système prussien, lui, naquit
■des circonstances précaires où Napoléon avait réduit le re-
crutement de l'armée allemande après léna, et ne fut en
somme qu'un pis aller, qu'un moyen détourné de sup-
pléer il un effectif dérisoire imposé par le plus impi-
toyable des vainqueurs. Mais la Médiocratie qui prédomi-
nait en Soixante-treize, en attendant les coquins que
A MON FILS 81
Mais cela, après tout, ne nous concerne pas,
et puisque c'est la vertu de ce siècle d*étre
égoïste, soyons -le une petite fois et félicitons-
nous de profiter, nous derniers, d'une liberté
qui va prendre le chemin de toutes autres
— liberté d'ailleurs bien payée à ces mar-
chands d'anarchie !
Te voilà donc soldat pour unan. Un an, qu'est-
ce que cela auprès de quatre? — Peu, pres-
que rien en vérité, au prix de quatre, — bien
que ce soit déjà trop par le temps qui court,
pour un père anxieux de l'âme aussi bien et
plus que du bien<-être matériel d'un fils unique.
Et tu as déjà deviné, ton cœur chrétien a com-
pris que je ne puis te laisser partir
ec ... la meilleure part
De moi-même... »
sans le viatique d'une brève et chaude parole,
voici, ne trouva rien de mieux que d'adapter à nos né-
cessités d'alors, et ce — 6 prodige d'imbécilité ! en toute
liberté laissée d'agir, — la ressource empirique d'un pa-
triotisme de tout autre tempérament, acculé aux suprêmes
expédients.
82 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
d'un conseil direct, qui te suive, te guide et te
défende, quand il y aura lieu, par les étranges
chemins qu'il te va falloir prendre.
D'abord laisse-moi me rassurer de Tidée que tu
es chrétien ; cette sécurité dont je remercie Dieu
tous les jours comme de l'immense récompense
de quelques efforts d'éducation, se corrobore
encore de la connaissance, acquise à ma sollici-
tude paternelle, de ton caractère, décidément
sérieux tout en restant aimable, ingénu sans
gaucherie et délicat sans timidité ni duperie.
Une décision prompte et du feu à l'action me
garantissent ton retour au bien en cas de chute.
Le bien eat un chemin mauvais qu*il faut pour-
suivre coûte que coûte à travers toute fatigue et
à quoi qu'on se puisse buter.
Dans une agglomération d'hommes quel-
conques (c'est dire que l'élément prédomine
dans l'armée actuelle) sous un régime pareil à
celui que nous a fait l'absurde Nombre et par
les temps fétides que nous traversons comme
on traverse un sale brouillard, la pire pierre
A MON FILS 83
d*achoppement serait, pour un catholique même
pratiquant comme toi, cette chose, française
depuis Quatre-vingt-neuf, lâche en tout temps
et coupable plus particulièrement aujourd'hui,
le Respect humain. Je crains presque det'irriter
généreusement en évoquant le soupçon que tu
puisses heurter ton pied contre ce vil caillou et
broncher, et de provoquer sur tes lèvres une
filiale réplique à la Rodrigue, mais, mon cher
enfant, c'est précisément une des ruses de ce
Diable auquel nous croyons, nous,alors que ses
plus précieux agents le renient en le niant — (il
n'est pas fier le Diable I) — c'est, dis-je, un des
meilleurs tours du Mauvais que d'opposer à
ses plus généreux adversaires des obstacles tel-
lement méprisables qu'ils n'y font point assez
attention et souvent s'y prennent cruellement.
D'illustres exemples de respect humain de-
vraient nous faire trembler et la Miséricorde
infinie ne les a sans doute permis que pour
nous avertir solennellement de l'extrême ma-
lice de cette faiblesse : si un Pierre a pu re-
nier son maître par trois fois, que ne devons-
84 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
■Il II ' i
nous pas craindre, nous chétifs^ de notre pusil-
lanimité ?
Sois donc fort contre le Respect humain. Et
dans ce conseil je n'implique aucun zèle indis-
cret, note-le bien. Fais ton devoir de chrétien
tout entier sans t*inquiéter des sots ou des mé-
chants, sans propagande, non plus, que celle
toute puissante dé l'exemple.
Le moyen est bien simple d'avoir la paix avec
les tristes loustics d'impiété ou les brutes d'in-
différence que tu es malheureusement sûr de
rencontrer : c'est d'éviter, fut-ce brusquement,
leur compagnie. Puis l'amabilité qu'une bonne
conscience communique immanquablement à
la conversation, aux manières générales d'être
et de vivre, bref, à tout l'individu, vaincra toute
mauvaise volonté extérieure, sauf peut-être de
rares exceptions dont une attitude ferme, mais
toujours digne et polie, ferait prompte justice,
sois-en sûr. D'ailleurs, en cas de difficultés,
Dieu est là, et son Esprit Saint invoqué chaque
jour dans tes prières, saura toujours t'inspirer
la conduite et les paroles qu'il faut.
A MON FILS 85
Je viens de parler de paroles et je parlais
tout à rheure de la propagande de l'exemple. Il
y a précisément, dans ta présente situation,
qu'elles sont en complète corrélation, jusqu'à
presque n'en former qu'une. Je veux dire qu'au
service, même en ce moment de première dé-
composition et de discipline qui se relâche,
Vaction est bonne forcément, en tant qu'il
puisse y avoir scandale ! Une sévérité pater-
nelle réprime rudement l'ivrognerie ou la
luxure nocturne ; l'obéissance est le premier
devoir et, si méconnue, se voit terriblement
vengée ; si bien qu'à moins d'être une pure
canaille ou un stupide entêté, il est d'autant
plus facile de bien remplir tous ses devoirs de
soldat qu'il serait désagréable au possible
d'expier la moindre infraction à ce rigide pro-
gramme... Mais la paroZe, à la caserne, parlons-
en ! Toute la hideur criminelle du blasphème
s'y marie à l'obscénité la plus ignominieuse.
Une oreille chrétienne ou simplement honnête
saigne à chaque mot entendu — en ceci nulle
protection, nul recours dans la règle. La règle
86 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
est sourde à de si légitimes délicatesses et
muette sur cet article. Les chefs, pour la plu-
part, donnent l'exemple et renchérissent sur
le ton de Tinférieur, et c'est de Tenchifrène-
ment du major gras d'absinthe, à la crécelle du
Saint-Cyrien frais pondu sous-lieutenant, une
gamme de jurons et de cochonneries que les
« hommes 3» ne sont que trop disposés à chan-
ter, eux aussi, sur un si fort exemple — et
plus cyniquement encore !
Ceci est de a tradition »... depuis cet ignoble
Quatre-vingt-neuf. Où est le temps où les of-
ficiers appelaient les soldats <x Messieurs les
maîtres i), et où la politesse fleurissait avec la
piété dans les camps ?
Mais où est la Monarchie ?
Eh bien, puisque l'exemple, à peu près inu-
tile en ce qui concerne Vaction à la caserne où
bien faire est une condition sine qua non d'exis-
tence point trop insupportable, s'y trouve de
la première opportunité, quant à la parole,
c'est-à-dire offre une admirable occasion à la
Charité, toi, « bien embouché » donne le ton à
A MON FILS 87
ceux qui t'approcheront. Jamais ne condes-
cends à dire même une trivialité, ni à rire
d'aucune. Quant à jurer, ce serait te blesser
que de te faire à cet égard la moindre re-
commandation. On ne prévient pas l'hermine
contre les souillures, ni un chrétien contre une
offense directe à son Dieu et Tun des plus
noirs péchés mortels.
J'aborderai à peine la question des tenta-
tions : femmes, boissons, cartes, etc. Comme
je te connais, tu es au-dessus de ces désordres,
et tu as dans l'âme de trop fières affections
pour m'alarmer beaucoup de ce chef. De la
boisson, je n'en dirai un mot que pour te
mettre en défense contre les camaraderies de
comptoir, contre les « gouttes » hygiéniques
du matin, digestives de midi, et apéritives de
cinq heures, sous quelque nom qu'elles se
présentent, n cognac » ou « bitter », prises avec
tels bons camarades que leur estomac, solide
on non, sollicite vers ces joies glissantes. Et je
te répéterai ici, ce que je te disais touchant le
88 VOYAGE EN FBANGE PAR UN FRANÇAIS
respect humain : plus le danger est vil et plus
il y a à prendre de précautions. Un petit verre
d'eau-de-vie, plate mais inoflfensive récréa-
tion , invite au deuxième qui vous échauffe et
au troisième qui vous excite ; le quatrième
vous habitue et dès lors c'est la fin de l'homme^
dans quelles catastrophes! Evidemment, je
mets les choses au pire et j'use des exemples
les plus graves, mais non les moins fréquents,
pour mieux te faire prudent. Il est clair que
Ton peut accepter une invitation ou la rendre
en restant a dans de justes limites », mais
toujours souviens-toi d'y rester, et ce n'est pas
très facile. Fais-toi donc une règle assez stricte,
et mets-la sous la protection divine. C'est la
sagesse.
L'autre question, tu Tas en partie résolue
toi-même, il y a un an. Ta chute dans des
circonstances où il était si difficile de triom-
pher, ton immédiat repentir, la franchise et la
noblesse de ton ouverture auprès de moi, ta
docilité à mes conseils, et ton bonheur de
revenir à Dieu par les voies sacramentelles.
A MON FILS 89
spes unica, tous ces gages de force, toutes ces
leçons te gardent contre les pièges de garni-
son : mais ici encore, quelle prudence, com-
bien il te faut veiller sur tes yeux ! Le
moindre relâchement laisserait tout passer
dans le sang, et, tu le sais, c'est, avec le meurtre
et l'oppression des pauvres, la chose la plus
odieuse à Dieu, et^ quand on y réfléchit bien,
un attentat, humainement et socialement par-
lant, atroce et cruel, que ce genre de désordre.
Une prière quotidienne à Marie en vue spé-
ciale de ce danger te fera fuir les occasions et
surmonter les tristes élans de la chair.
Tes devoirs d'état sont bien simples pour
un chrétien : obéissance, ponctualité, mépris
de la mort our de la souffrance, quand il y a
lieu. En d'autres temps, je t'eusse recom-
mandé d'aimer ton nouveau métier, le plus
beau de tous, après la vocation du prêtre et
la fonction du magistrat.
Aujourd'hui que Tarmée est une tourbe ou-
verte à tous les vents de la politique et que de
récentes. .. infractions, au sens moral, viennent
90 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
d'adjoindre la jeunesse en esclavage à la basse
police d'un parti d'aventuriers, je te dirai sim-
plement : € fais ton temps » en patience, et, si
le cas écheait d'ordres sacrilèges, ou insurrec-
tionnels contre le Roi et de fidèles « révoltés »
— révolte-toi ! Imite l'exemple de ce Quaker qui
dernièrement aima mieux aliéner sa liberté
pour des années que d'enfreindre les prescrip-
tions de son Eglise en acceptant de porter les
armes : celui-là, sois-en sûr, tout hérétique
qu'il soit, Dieu lui enverra plutôt un ange à sa
dernière heure que de lui refuser la lumière et
le salut. L'Eglise Catholique, qui est divine, n'a
pas de ces répugnances pour le noble état mili-
taire. Elle proclame l'obéissance à César, et la
légitimité de la guerre de frontières ou de prin-
cipes. Et c'est pourquoi si, dans le cours
restreint de ta carrière militaire, se présentait
l'alternative de combattre pour ce gouverne-
ment détestable contre l'étranger, combats
contre l'étranger, et meurs, Dieu le veut, pour
la France, en priant pour son Roi... et pour la
conversion des pécheurs ; — mais si une gêné-
A MON FILS 91
reuse insurrection qu'il faut espérer et presque
attendre de TEsprit Saint du Dieu des armées
venait à se produire contre Tlmmondice ac-
tuelle, combats pour la France, et meurs ou
triomphe avec le Roi, ton salut en Dieu.
Si on t'envoie contre Dieu et ses ministres,
carrément refuse de servir et souffre pour
Dieu. Ton père sera à tes côtés pour souffrir et
mourir avec toi si les choses vont jusque-là.
En un mot, sois Français quand même, et
chrétien par dessus tout.
CHAPITRE VI
LES ROMANCIERS ACTUELS
ET LA RELIGION
CHAPITRE VI
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION
J'entends par romanciers actuels ceux qui
ont suivi le mouvement donné par Balzac, et
dont le chef immédiat est, sans contredit, Gus-
tave Flaubert.
Pour préciser encore mieux mon titre, je
déclare avoir en vue après Flaubert dont
l'omnipotente influence opprime plus ou moins
tous ces auteurs et déprime cruellement deux
d*entre eux, MM. de Concourt, qui n*ont
produit de romans qu'après la publication de
Madame Bovary y — M. Zola, franchement, mais
puissamment disciple, — M. Alphonse Daudet,
naïf plagiaire avec une petite pointe aigre
d'originalité mièvre, — et enfin M, Jules Vallès,
6
96 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
presque indépendant, marqué toutefois de l'es-
tampille initiale, comme un forçat du temps
jadis, grommelant et révolté, mais marqué.
Je commence par avouer que je trouve beau-
coup de talent à ces Messieurs — à l'exception
de M. Daudet, — et j'expliquerai pourquoi
cette brutalité à l'égard de cet « exquis » de
profession. A l'observation terrible, impla-
cable de Balzac, qu'ils manient, scalpel et poi-
gnard, chacun selon ses forces et son tempéra-
ment, ils joignent le style, ce desideratum de
l'œuvre du Maître, ce style qu'il cherchait ar-
demment^ qu'il tenait presque et qui lui échap-
pait toujours, ne lui laissant guère aux mains
que de riches lambeaux. Correction, solidité,
poésie, pittoresque, le trait profond, cette so-
briété voulue, de la surabondance là où il en
faut, même la proportion, balancement de la
phrase et rondeur de la période, ils ont tout
cela, ces messieurs, ils l'ont durement, méritoi-
rement conquis et se le sont partagé à butin à
peu près égal, — sauftoujourscemémeM.Dau-
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 97
■ ■ ■ ■■ ^ ■ I I
det, à qui j'ai Faîr d'en vouloir, mais qui
m'agace trop, moi juste, pour que je n'aie pas
raison contre lui, en dépit d'un peu tout le
monde parmi les coutumiers d'avoir raison.
Je n'examinerai donc leurs travaux qu'au
seul point de vue qui m'importe et que vous
connaissez dores et déjà, la Religion : —
comme ils la mêlent à leurs intrigues, les pré-
jugés qui la leur voilent pitoyablement, leur
plus ou moins de bonne foi à son égard, pour
tout dire, le rabaissement s'ensuivant de leur
honneur littéraire, et l'influence de leur in-
fluence sur les mœurs actuelles dont ils pro-
cèdent, oui, mais qu'ils contribuent certes,
consciemment ou non, à faire ou à défaire, —
tâche ingrate, grosse besogne, qu'il me faut
expédier en conscience, et, pour l'écrivain
honnête que je suis, plus cruelle condition^
sobrement, succinctement, en ce Voyage à tra-
vers tout un pays qui est le mien.
Je requiers donc la patience du lecteur pour
les quelques pages concentrées et fatigantes qui
98 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
vont suivre. H fallait cet examen rude à lire, plus
dur à écrire !
D'abord un mot d'explication sur une lacune
apparente.
Je ne puis classer parmi les romanciers de
l'ordre auquel je range les hommes de grand
talent dont je viens de parler et dont je vais
parler plus au long, deux écrivains, deux ro-
manciers d'un mérite transcendant, aussi forts
qu'eux tout au moins^ plus originaux et d'une
toute autre santé, parce qu'ils se sont élevés,
sur les ailes de la Foi, bien au-dessus du niveau
contemporain, littérairement et moralement.
MM. Barbey d'Aurevilly et Paul Féval, sont
deux maîtres incontestables, en dehors de Bal-
zac lui-même, et qu'il me convient de saluer
d'un mot d'ardent hommage au seuil d'une
étude sur d'admirables talents déplorablement
mis en œuvre. L'esprit gaulois et la verve fran-
çaise^ la bonne humeur et la férocité cordiale,
se marient chez eux à toutes les qualités des
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 99
autres, décuplées, centupléespar le sincère, par
le militant, par le vaillant, par l'héroïque catho-
licisme qui brûle et flambe dans leurs épopées,
simples comme le Vrai, magnifiques et subju-
guantes comme le Vrai, beau.
Je mettrai donc ces deux noms radieux et
terribles à la porte même^ bons gardiens du Pa-
radis terrestre de l'Orthodoxie, au nom de la-
quelle je vais examiner et juger, suivant la
conscience que Dieu m'a commise, le a cas »,
comme ils disent dans leur langue de réprou-
vés, de ces Parents responsables de notre déca-
dence encore décadente^ les romanciers a: natu-
ralistes » ! (Employons le nom que se donnent
ces Âdams de leur propre bestialité.)
J'ai insisté sur la gaieté, sur l'esprit gaulois,
sur la verve française de nos deux grands ro-
manciers catholiques. M. Paul Féval tout par-
ticulièrement donne dans ses livres carrière au
bon rire malin, et très malin, qu'une nature
puissante porte en son flanc comme un orage
salutaire dont elle se délivre au temps qu'il faut.
6*
100 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
M. Barbey d'Aurevilly, lui, si intempérant —
(et qu'il a donc raison !) — comme critique
furieusement ironique et comme polémiste à
gorge déployée, dans ses romans, concentre
sa formidable bonne humeur, la cube et n'en
laisse échapper, par éclairs, que d'éblouis-
santes visions. Or, si nous comparons ces deux
romanciers nôtres à ceux qui vont nous occu-
per, convenons que cette gaieté, large ou pro-
fonde, est la plus grande différence qui puisse
séparer ceux-là, moralement, des contempo-
rains, des confrères, des gens parlant, d'éduca-
tion et de vocation, le même langage. Cette dif-
férence est un nouvel honneur, après tous les
autres, pour le Catholicisme, qui laisse à
rhomme toutes ses facultés, toutes, à condition
de rester honnêtes, comme elles le peuvent,
tandis que plongés d'imagination dans le vice
et dans sa morosité, il va sans dire que les
« naturalistes » ne peuvent, ne doivent tout
d'abord, fut-ce en dépit de leur tempérament
de Français — (mais ils mentent à sa tradition ,
en adoptant peu fièrement, le relâchement et
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 101
rinquiétude modernes, — d'où leur mal)— qu'é-
taler l'immense tristesse dont Lucrèce parle
d'expérience...
En effet, la caractéristique de leur œuvre,
prise en général, c'est, en dépit de toutes les qua-
lités si intéressantes que je leur ai concédées
tout à l'heure de si bonne grâce et si volon-
tiers, une morosité intense, une mélancolie
épaisse et lourde et, pour le lecteur, un ennui
de plomb. Ils ont tous de l'esprit et ne le
peuvent montrer, quelques-uns ont de la gaieté,
— même M. Daudet, qui ne sait d'ailleurs di-
riger la sienne — et ils sont incapables de rire
« un brin », et même de sourire. De la dent, ils
en ont, et de la dure, et la force de mordre
leur manque, oh totalement ! Le comique, très
épars dans le monde désolé de leurs fables, est
vraiment pauvre.
M. Flaubert, quand il a montré Homais et son
bonnet grec et ses deux ou trois phrases à la
Paul Bert, quand il a fait « parler » le dieu Cré-
pitus, et mis aux prises Pécuchet tout nu avec
102 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
un chien lémérairement soupçonné d'hydro-
phobîe, est au bout de son rouleau.
M. Zola n'a dans tout son bagage de vrai-
ment, de cordialement amusant que la pro-
menade à travers le musée du Louvre de la
noce Coupeau; fouillez tout le reste de ses
livres vous n'y trouverez rien, mais là rien,
excepté peut-être, et encore! (et c'est bien
tout 1) le La Faloise (dans Nanà)^ un type sym-
pathique à force de franche bêtise et de gâ^
tisme inoffensif.
MM. de Goncourt sont carrément lugubres,
malgré tout Tenvol de leur talent et l'exquis
primesaut de leurs sensations exprimées.
Je ne parlerai pas de M. Daudet, ni de son
Tartareigne de Tarascongne^ encombrant conte
à dormir debout sous prétexte de faire rire les
seuls méridionaux de la latitude de M. Daudet,
rien que de son midi à lui, ni de son « humour t>
pris à Dickens (et à quel point déshonoré !), ni
de ses malices assez empoisonnées, il est vrai,
pour constrister le faible et le vaincu, mais
non assez définitives pour rester littéraires.
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 103
M. Vallès, lui, a la note gaie, férocement gaie,
la note « mauvais garçon », non comme Villon-
le-Grand, mais comme HégésippeMoreau,avec
la haine (rédemptrice !) de Béranger et Tâpreté
sincère en plus. Son comique qui va jusqu'au
Cocasse, jusqu^à cet absolu dans le comique,
le Cocasse, monte du pince-sans-rire et de
Sterne non imité mais bel et bien congénère,
jusqu'à Tesclaffement rabelaisien, jusqu a l'in-
sistance et la redondance comiques qui font
Molière si grand de simplicité lourde et comme
primitive. Mais encore ici c'est le cas de dire
que la gaité est triste ; elle raille et ne rit pas
pour rire seulement, c'est des autres et de
lui-même et non de leurs vices et des siens,
que l'auteur fait ces belles gorgeschaudes et
sonne ces francs éclats de rire : grimace et
dissonance altèrent trop souvent ces expan-
sions d'ailleurs amères toujours, et parfois mé-
chantes^ pour dire le mot.
Et pour la grande masse de leur œuvre, à ces
quatre ou cinq messieurs, les premiers talents
en prose, — certes ! moins un ~ de leur pays
104 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
contemporain, quelle densité d'horrible tris-
tesse désabusée mais impénitente et, pour pré-
ciser en concluant, quel manque de religion !
quelle a ignorance invincible » I dès lors quel
ennui pour eux (contagieux à la lecture !) que
de vivre dans des personnages dont ils n'ont
pas la clef, taureaux de Phalaris dévorateurs du
talent, du génie, de la vie même (littéraire), à
travers la cervelle affreusement mangée dans
cette nuit athée !
Ignorance invincible, ai-je dit, mais non celle
innocente des hérétiques ou schismatiques
abandonnés, ou des sauvages sans missions !
Non, nés dans l'Eglise, élevés par elle, du moins
jusqu'à un certain âge, dans la science de ses
préceptes et de ses conseils, ayant de plus que
leurs concitoyens (pour la plupart, eux aussi,
des indifférents ou des hostiles par ignorance),
rintelligence en éveil et l'étude des lettres an-
tiques et modernes pour les garantir de trop
d'épaisseur dans cette ignorance déjà si crasse,
ils sont coupables et prévariquent même^ intel-
lectuellement parlant — hélas ! qu'ils ne le fissent
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 105
et ne le fussent que de la sorte ! — de rester
ainsi dans le refus d'examen et la pétition de
principe tout à fait insuffisante, et infatuée
d'une négation paresseuse. Oui, coupables» ils
le sont, ils manquent à leur parole donnée à
eux-mêmes le jour où ils se sont sentis (au
moins cinq d'entre eux) grands écrivains de
Tordre des Observateurs. Leur vocation était
complexe, et à côté de l'Art implacable à servir,
leur proposait la plus stricte obéissance à l'En-
quête la plus minutieuse en tout et partout. Or,
une rapide incursion dans la part faite à la Re-
ligion dans l'ensemble de leurs écrits^ pris indi-
viduellement, va démontrer jusqu'à la cruauté
la faute, je dirai le crime de ces messieurs,
crime littéraire impardonnable, faute humaine
inexcusable, et le plus inconsistant comme le
moins oubliable de tous les ridicules de l'Ecri-
toire I
La plupart de ces messieurs ont beaucoup
parlé de la Religion et des prêtres, sans rien
savoir, sans rien avoir voulu sérieusement sa-
106 VOYAGE EK FRANGE PAtt t^ FRANÇAIS
voir de Tune et des autres. Néanmoins, comme
ils n*ont pas insulté, comme ils n'ont que pro-
fané, un écrivain chrétien peut sans amertume,
et je m'en réjouis, aborder le sujet de leur
préoccupation à cet égard.
Commençons par M. Flaubert, le maître in-
contesté d'eux tous. Il a principalement agité
la question religieuse dans deux romans, il/a*
dame Bovary, Bouvard et Pécuchet. Je ne par-
lerai pas de Salammbô, très belle chose horri-
blement triste et furieusement opaque, en dépit
de tous les ambres, jaspes, opales et jades là-
dedans traversés, pénétrés, liquéfiés ou brûlés
par la Lune ésotérique qui fait toute la mystique
de ce poème cruel. Je ne rappellerai pas non plus
La Tentation de Saint Antoine (chef-d'œuvre
autrement) et ses faibles ironies à grosse voix
d'homme petit, à rencontre des a Eloïms » et
des (( Jéhovahs » bibliques, notre Dieu à nous
Chrétiens, sans compter les Juifs et même les
Déistes d'aujourd'hui et les Mahométans, gens
sans polémique possible, mais sérieux. Tenons-
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 107
nous à l'attaque directe, — car sans grosse ma-
lice dont un esprit aussi distingué aurait horreur,
sans bien fine méchanceté non plus, plutôt en
manière de jeu d'érudit sceptique^ Flaubert
attaque, même en décernant toute supériorité...
évidente à Thomme du Christ, et finalement au
Christ lui-même et à ses hommes.
C'est ainsi que, dans sa grossièreté, le curé
Bournisien de Madame Bovary est très hien^ il a
toujours raison^ raison dans ses colloques avec
Homais, — répétés et gonflés jusqu'à l'ennui
dense dans Bouvard et Pécuchet entre Bouvard
et l'abbé Jeufroy sous un parapluie tenu à quatre
mains par les interlocuteurs surpris par l'orage,
— raison en renvoyant M"' Bovary à son mari
médecin^ puisque cette dame ne se plaint à lui
qu'amphibologiquement et ne lui dit pas tout
bonnement, lors de sa velléité religieuse, qu'elle
désire se confesser ; raison en calottant les ga-
lopins du catéchisme ; raison quand il clôt le
bec à l'insupportable apothicaire d'un sonore
« mais sabre de bois! », raison toujours, raison
partout, raison en tout et pour tout ! Il en est
108 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
de même pour le curé de Bouvard et Pécuchet^
bien que le pli de Tironie veuille, croirait-on,
se mêler à la bonne humeur épanouie dans
certaines pages excellentes et les gâter en la
gâtant.
L'abbé Jeufroy, comme l'abbé Bournisien,
n'est pas, tant s'en faut, favorisé par l'auteur au
point de vue de l'intelligence ni du zèle. C'est
un homme médiocre en tout, faible, sociale-
ment parlant, jusqu'à mettre « de la préten-
tion 9, lui simple d*ordinaire, notez bien, dans
des instructions religieuses à deux enfants
pauvres, « à cause de l'auditoire » composé
des quelques personnes comme il faut du
village. Néanmoins, dans les longues discus-
sions qu'il a la bonhomie de soutenir avec
les deux maîtres imbéciles qui donnent leur
nom à cette revue en charge de la sottise
française contemporaine, il ne lâche aucun
mot vraiment maladroit ou préjudiciable à
la cause qu'il défend, non plus qu'il ne com-
met une seule inconséquence de conduite au
milieu de toute Tabsurdité en action où se dé-
*
j
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 109
battent les nombreux pantins mus par la fan-
taisie énorme de l'âpre railleur qu'est Flaubert
dans ce livre malheureusement inachevé. Enfin,
il n'y a pas dans toute l'œuvre du plus grand
romancier du second Empire de blasphème po-
sitif ni de négation bien préméditée. Donc^ on
ne peut pas dire que l'auteur de Madame Bo-
vary et de Bouvard et Pécuchet soit foncière-
ment hostile au clergé ou à la religion ; mais il
les fait entrer, sans sympathie à leur endroit et
avec le moins possible du respect qui leur est
dû par tout écrivain d'une telle valeur qui se
respecte lui- même, — il fait, dis-je, entrer la Re-
ligion et ses ministres, comme le premier élé-
ment venu d'observation satirique, dans l'exa-
men qu'il prétend passer des ridicules, des
abus et des préjugés de notre époque.
Artiste et styliste avant tout, tout ce qui n'est
pas l'art et le style n'existe pas pour lui, ou ne
lui est pas avenu ; tout lui est sot, odieux, ou au
moins inutile, encombrant, puérilement tyran-
nique, vertus privées, Chose-publique, patrie,
l'autre vie, hélas ! aussi. De la Religion, certes.
110 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
les harmonies le charmeront.) — (On dit qu'il
aimait beaucoup et relisait sans cesse Cha-
teaubriand ! Le Génie du Christianisme a dû
enthousiasmer son enfance collégienne et gar-
der prise sur sa jeunesse et jusque sur son âge
mûr, de plus en plus rhéteur.) — 11 considé-
rera dogmes, rituels, préceptes généraux, les
grandes lignes extérieures du Christianisme
avec les yeux satisfaits d'un amateur d'ordre
parfait et d'omnipotence intellectuelle; mais
rhumble côté, le plus vraiment beau, même au
point de vue de l'art et de la poésie suprêmes,
le côté pratique, terre à terre, la conduite à
la fois irréprochable et conciliante, les rap-
ports si délicats de la charité avec le monde si
méchant, tout l'immense savoir-faire infini-
ment petit du Christianisme lui échappera,
de toute nécessité. Le Catéchisme aussi, mal-
heureusement pour les sommets de son intelli-
gence, le Catéchisme, méconnu, raillé, traîné
dans les scies d'atelier et les propos de table,
à son tour fuira cet esprit imprudent, sortira
de cette mémoire bondée de tant de vanités, et,
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 111
soleil d'évidence, ne viendra plus frapper qu'iro-
niquement ces prunelles brûlées aux sales lueurs
de la chair et du monde, et qui seulement sen-
tiront son feu, en souffriront même, sans per-
cevoir le plus fugitif, le plus pâle éclair de sa
torrentielle^ de son éternelle clarté. Aussi, quels
pitoyables mannequins, au point de vue même
de la vraisemblance et de cette observation
dont se pique tant toute son école, que les
deux prêtres de Flaubert ! M. Bournisien sur-
tout est, dans la force du terme technique^ un
personnage « raté ». Observez-le, après qu'il
a reçu la confession (que l'auteur nous donne
comme sincère) de M"® Bovary, lors de sa
première chute et de sa première désillusion.
Le dernier rustre de village, la première por-
tière venue de Paris (ce monde-là se frotte
plus ou moins au prêtre, de gré ou de force,
et connaît le train moyen de ses habitudes,
de ses démarches en tel ou tel cas) n'importe
#
quel repris de justice ayant passé par les mains
d'un aumônier quelconque, sait que le prêtre,
surtout celui que ses fonctions appellent à une
112 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
fréquentation assidue de son pénitent, suit
ce dernier des yeux de Fâme, le surveille, fait
de ses fautes une part de sa propre cons-
cience^ le conseille surabondamment, Tinvestit
en quelque sorte, assiège son péché principal,
en un mot remplit son devoir de prêtre imman-
quablement, absolument, intégralement, parce
que tel est son dogme, telle sa discipline et,plus
que tout, telle sa foi. Or, que fait Boumisien,
sinon de ne pas plus se préocuper de M"** Bo-
vary, une fois la « dévotion » de celle-ci re-
froidie après le danger de mort passé, que ne
ferait Homais lui-même mis à sa place par une
supposition toute gratuite? Bemarquons du
reste, en passant, que la Bovary, un type en gé-
néral merveilleusement conduit de petite femme
très mal élevée que son intelligence et son tem-
pérament confiés aux déplorables mains d'un
pauvre diable de mari bonasse et vulgaire por-
tent à toutes les rages d'adultères encore plus
vulgaires, et si honteux, si lâches ! — remar-
quons, dis-je, que la triste mais logique héroïne
du meilleur livre de Flaubert perd toute sa réa-
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 113
lité terrible et parfois tragique pour rouler à la
poupée, tomber à la maquette de rapin, dès que
l'auteur s'avise de la mêler aux choses de l'au-
tel. Le tableau de son éducation au couvent est
un type accompli de mauvaise foi mal informée.
Croyez-vous, par exemple, pour votre part, à
ces facilités de correspondance entre les élèves
des bonnes dames Ursulines et la sempiter-
nelle vieille mondaine dont Victor Hugo nous
a déjà rebattu les oreilles dans son intermina-
ble flânerie à travers son monstrueux Picpus
des Misérables^ — Non, certainement, pas plus
que moi, ni que Flaubert, qui s'est servi de
cette vilenie par paresse, et aussi, j'ose le ré-
péter, par un brin de complaisance pour ce
Prudhomme voltairien qu'il fait profession
d'abhorrer et qu'il a passé sa vie de causeur,
nous dit-on, à anathématiser, sans s'apercevoir
qu'il en avait un en lui, de philistin épais, et non
sans vices bien bourgeois, et que celui-là n'était
pas moins hostile à FEglise, bien qu'instincti-
vement seulement, que son reflet de dedans son
livre, l'expansif, l'indiscret, le compromettant
^ a
114 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
Homais. Et puis, que nous veut-il, avec ces lan-
gueurs à vêpres de réponse future du par trop
piteux Charles, et ses regards malsainement ex-
tasiés sur le mystère des vitraux, et ses rêves de
gamine molle d'après telle ou telle statuette de
la chapelle ? Pour quels Burgraves nous prend-
il de nous servir ces antiques billevesées ? Où
a-t-il pris ce catholicisme de « Paphos » et
d'Epinal ? Dans quelle romance ? chez quel Pi-
gault-Lebrun, ou sur quel autre fumier? C'est
vraiment la première fois, c'est la seule fois
qu'un esprit de premier ordre, en général
très bien, très soigneusement renseigné, cu-
rieux d'exactitude au dernier point, ait pu
accuser les offices si sévèrement directs de
l'Eglise, les emblèmes, si nets et d'un si clair en-
seignement, de la décoration toujours si simple
et si saine dans sa poésie merveilleuse de tous
nos sanctuaires sans exception, d'être en quel-
que sorte le vague et nuageux véhicule des rê-
vasseries pâmées, des paresseuses religiosités,
du mysticisme à fleur de peau et rien qu'à fleur
de peau, bagage pestilentiel et conducteurs
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 115
pourris, avant-coureurs et fourriers du Vice
impur en personne t Ineptie et sacrilège !
Quant à la crise religieuse^ à la a conversion »
de Bouvard et de Pécuchet, ce passage d'un
livre à grandes prétentions ironiques est déci-
dément plus faible que tout au monde. Je par«
lais tout à rheure de Timmonde Pigault-Lebrun
qui eut du moins, avec quelque grammaire,
quelqu'esprit, quoique bien méprisable. — Il
faut ici, pour exprimer l'extrême platitude de
cette caricature, descendre jusqu*à l'évocation
de Paul de Kock, tant cela porte malheur de
toucher à la religion avec des mains encore fié-
vreuses et sales de toute la besogne littéraire,
artistique et philosophique du siècle ! Je l'ai
déjà dit, il y a dans cet épisode, des pagesgaies,
de bonne satire lourde et profonde, mais (qu'un
méchant rire voltairianise^ pour ainsi parler*
acidulé, et salpêtre, et rend déplaisante au pos-
sible. Puis, M. Jeufroy rendrait des points à
M. Boumisien comme faible polémiste. Enten-
dons-nous, — par la force des choses, et l'as-
cendant d'une grande chose instinctivement
7*
116 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAis
subi par Fesprît généreux et large, au fond, de
Gustave Flaubert, plutôt que par une volonté
bien réfléchie de sa part, comme auteury ces
deux prêtres médiocres ne cèdent jamais, n'ont
jamais tort devant leurs contradicteurs, d'ail-
leurs si misérables» non, mais ils rentrent trop
sous le niveau de médiocratie et d'infatuation
terre à terre dont l'auteur a fait l'atmosphère
de ses romans modernes, pour ne point partici-
per, disons le mot, à la sottise ambiante, et leur
polémique à tous deux s'en ressent. C'est ainsi,
pour ne citer qu'un exemple, qu'asticoté (c'est
le seul mot juste^ pris dans sa plus littérale
acception) asticoté^ dis-je, par l'un des deux
grotesques assez carrés et bien campés, il faut
le reconnaître, par Flaubert dans son livre pos-
thume, au sujet de la Sainte Trinité^ l'abbé
Jeufroy qui a sous la main et à la mémoire, lui
prêtre quelconque^ notez bien, les plus lumi^
neuses et déterminantes réponses qui soient,
celles de la théologie élémentaire, s'en tire par
des cercles vicieux, des comparaisons boiteuse^
dont un tout petit séminariste^ que dis-je, ud
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 117
enfant du catéchisme de mon village rougi-
rait ! ... Un dernier grief, non le moindre, pour
en finir avec Flaubert dans ses rapports d'écri-
vain avec TEglise, c'est la manière dont, à deux
reprises différentes, entre autres âneries plus
ou moins sincères, il parle de Sainte Thérèse !
On ne venge pas Sainte Thérèse, pas plus qu'on
ne venge l'Eglise Catholique, mais il n'est pas
permis à un chrétien tenant une plume et ren-
contrant ces lamentables choses, de les laisser
passer sans les flétrir par la citation immédiate
et complète... «Au lieu des sublimités qu'il
attendait (Pécuchet), il ne rencontra que des
platitudes, un style très lâche, de froides
images et force comparaisons, tirées de la bou-
tique des lapidaires»... {Bouvard et Pécuchet j
édition Lemerre, page 321)... «Salammbô est
une manîaque,une espèce de Sainte Thérèse »..,
(Lettre de Gustave Flaubert à Sainte-Beuve, en
date de décembre 1862, publiée en appendice
à l'édition définitive de Salammbô, G. Char-
pentier, 1877). — Il faut absolument n'avoir
pas lu un seul chapitre de Sainte Thérèse, pour
118 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
parler de la sorte : Sainte Thérèse, la dialec-
tique subtile et la psychologie pénétrante par
excellence, mise en œuvre par le plus vif, le
plus rapide, le plus clair et le plus sobrement,
le plus nettement imagé des styles ! Et il faut
n'avoir jamais rien lu sur elle dans le plus
abrégé des dictionnaires biographiques, pour
proférer le mot,d'ailleurs grossier et bête, e: ma-
niaque », précisément à propos de cette mer-
veilleuse activité, unique peut-être dans ITiis-
toire des esprits, perpétuellement en éveil dans
toutes les directions hautes, contemplation, ad-
ministration, politique — on connaît sa magni-
fique correspondance avec Philippe II, — litté-
rature enfin, et j'entends parce motTensemble
des opérations d'un esprit qui veut exprimer le
plus consciencieusement, le plus exactement,
le plus intimement posssible ce qu'il sent que
Dieu lui suggère de fort, de grand et d'aimable,
pour l'avancement et l'édification du prochain.
11 faut déplorer, et déplorer amèrement, ces
fautes de Flaubert (1), et tout singulièrement
(i) 11 me reste à relever une laide boutade contre
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 119
la dernière, outrage inconscient, soit! mais très
grave et scandaleux^ au Saint Esprit, en même
temps, pour comparer un instant les petites
#
choses aux grandes, — que manquement impar-
donnable aux lois les plus élémentaires de la
justice et du goût littéraire!
Je me suis beaucoup appesanti sur Flaubert^
chef de la nouvelle école de romanciers, puis-
que nous en sommes toujours aux écoles jus-
que dans Fanarchie et dans le débraillé^ politi-
quement comme autrement! Ce soin que j'ai dû
prendre d'être minutieux au possible dans la
première partie du présent examen me dispen-
le Catéchisme de persévérance de Mgr Gaume, ce com-
pendium savant et instructif dont Ponction lumineuse a
su pénétrer tant de cœurs, et la logique tant d esprits.
L'auteur du présent Voyage en France a, pour sa part,une
gratitude infinie à ce livre modeste et fort, où il a, dans
les premiers moments d*un lent mais sûr retour à la Foi,
trouvé tout secours et toute consolation intellectuels.
Il serait, d'ailleurs, à gager que Flaubert n'a pas ouvert
ce livre ni les autres !
120 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
sera d'un bien long séjour avec les autres écri-
vains de fictions visés dans ce chapitre-ci.
MM. Zola et de Goncourt ont beaucoup plus
parlé que Flaubert du Prêtre et de la Religion.
M. Zola a consacré, pour sa part, deux gros
volumes au récit des faits et gestes de prêtres,
indépendamment de tous les ecclésiastiques et
des « dévots » qu'il fait intervenir dans l'en-
semble de son œuvre. La faute de l'abbé Mouret
veut nous montrer tenté, succombant, se rele-
vant, un jeune curé de village, bon, naïf, aussi
saint que peut se l'imaginer et le retracer le gros
tempérament et l'esprit foncièrement paillard
— pardon du mot — de cet auteur d'un talent
très réel mais très corrompu, avec de forts beaux
restes d'une robuste santé cassée à tous excès
d'outrance et d'indiscrétion maladroites. La
conquête de Plassans est l'histoire d'un prêtre
déjàd'un certain âge, ambitieux^ tenace, orgueil-
leux, finalement atroce et féroce dans sa pour-
suite de domination d'une famille, puis d'une
ville tout entière. Ce dernier roman fourmille de
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 121
grotesqueries, non salement à propos de Tabbé
Faujas, — un type d'Eugène Sue (et quelle
honte pour un écrivain de la taille de M, Emile
Zola, très honnête au fond, remarquez-le bien)
— mais encore concernant sa principale « vic-
time, » une dame Mouret qui tombe de l'in-
différence absolue en fait de religion^ dans les
excès de la « dévotion i> et du « mysticisme »
tels que les conçoivent les romanciers natura-
listes, ces esclaves, à les entendre, du fait exact
et du « document » authentique. Il n'est ques-
tion là-dedans que a: des délices du paradis »,
d' « attendrissement, de larmes intarissables!»,
« que cette dame pleurait sans les sentir cou-
ler» ! de crises nerveuses d'où elle sortait
affaiblie, évanouie. « Elle a des accès de hurle-
ment et des catalepsies nocturnes après chaque
cérémonie religieuse », etc.> etc., ce qui ne
Tempéche pas de s'aigrir chaque jour davan-
tage, de devenir querelleuse, chipotière, que
sais-je encore ? O simplicité de la Foi, calme
de la Charité, fraîche assurance et ferme dis*-
crétion des Espérances étemelles, qui vous a
122 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
connues une fois ou simplement soupçonnées,
et entrevues chez autrui, doit-il rire ou pleu-
rer de pareilles peintures? Quelle ignorance
de vous^ juste ciel 1 et quel avortement de
quelles grosses prétentions à vous analyser par
le menu, absolument comme ces messieurs ont
coutume de disséquer, si bien cette fois, les
sales ambitions, les tristes luxures, les ignobles
jalousies d'un monde qu'ils pratiquent et fré-
quentent, du moins ! La faute de l'abbé Mouret^
(Fabbé Mouret, par parenthèse, est le fils de
la M""* Mouret de La conquête de Plassans —
M. Zola a sur l'hérédité mentale et physiolo-
gique des idées et un système « scientifiques »
pour parler sa langue quand il fait lenfanti qu'il
fait circuler bien désagréablement et bien en
vain dans ses livres) La faute, dis-je, de Vabbé
Mouret contient,— avec des horreurs d'obscénité
et de contre bon sens, — de belles choses, des
développements intéressants et des descriptions
admirables par places ; mais comme Fauteur se
trompe dès qu'il veut entrer dans Fesprit de
son héros, « dans la peau de son bonhomme »^
LES RÛMANCtERS ACTUELS ET LA RELIGION 123
comme disent les gens de ce moment du siècle !
Je ne veux ni ne puis relever toutes les erreurs
et toutes la monstruosité des erreurs où tombe
M.Zola psychologue d'un prêtre catholique;
mais pourtant la plus triste d'entre elles sera du
moins signalée en ces pages rapides. Figurez-
vous que dans la Sainte-Vierge Marie, Tabbé,
sorti tout armé de sainteté, de doctrine, etc., du
cerveau de M. Zola, voit < une femme », une
sœur, une espèce de fiancée, pis encore (in-
cônsciemment^ innocemment si j'ose parler
ainsi) finalement a peur d'elle, quitte son culte
particulier, lui savant et pieux! pour la MÈRE,
la reine et l'avocate toute spéciale du Clergé !
Voyons, à quel catholique fera-t-on croire en
la vraisemblance d'une telle conception, puis
d'une telle évolution dans l'âme d'un prêtre qui
est présenté par l'auteur comme absolument
correct en tant qu'orthodoxe, et ne serait-il pas
misérable de voir un homme comme Zola
échouer si piteusement en une matière donnée,
si précisément cette matière, — ô revanche de
la logique et vengeance de la Vérité sainte ! —
124 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
n'était pas le sanctuaire impénétrable au scepti-
cisme même du talent et du génie^ — de la cons-
cience sacerdotale, telle que Fa faite l'investi*
ture Universelle Romaine ?
■
J'abrège cette revue, j'en arrive à MM. de Gon-
courty qui ont, dans Madame Geruaisais, con-
sacré tout FeAFort de leur exquis et cruel talent
à la description — tel est le mot j uste pour ces
patients, quoique nerveux, de la plume, j'allais
dire du burin, — d'une conversion bien étrange
et d'une mort bien théâtrale et bien de chic
pour une a: sainte » de si haut goût. Encore
une dame, celle-ci des plus distinguées, qui, sé-
duite par les beautés du culte catholique vu à
Rome, passe du pédantisme polytechnique d'une
Mme Roland d'aujourd'hui, — sans la politique
toutefois, — à des ambitions mystiques qui sen-
tent un peu leurbas-bleu très foncé. Elle change
de confesseurs pour cause de pas assez de sévé-
rité dans leur direction, s'impose de sa propre
autorité des pénitences féroces, prend le train de
prières d'un fakir ou d'un quaker, mais à coup
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 125
sûr pas d'une catholique, el dès lors il n'est pas
étonnant qu'ayant passé toute sa vie de « con-
vertie » — quelques mois ! — à faire tout le con-
traire de ce que ferait un simple fidèle hum-
ble et confiant, elle apostasie presque à la fin
sous la pression d'un gendarme de frère, pour,
sans transition» mourir ensuite, de joie et...
d'apoplexie, parce qu'elle voit le Pape dans une
audience obtenue I ! ! Je le répète, comme de
pareilles absurdités déshonorent uue littérature
illustre et que ce serait dommage si Dieu n'y
trouvait son compte dans la démonstration de
l'efilcacité de la seule Foi, de la seule sancta
simplicitas pour la science des choses saintes I
M. Vallès me plaît beaucoup, et je le trouve
très doux et très exquis en dépit de ses gami-
neries parfois insupportables et des coups de
■
pistolet qu'il tire dans la figure aux ^lecteurs. Lui
aussi a du Paul de Kock en lui, mais pas
comme Flaubert qui n'a pris de l'Homère des
Cordons-bleus que la lourdeuret la bêtise ; non,
M. Vallès lui a très légitimement emprunté,
126 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
comme un homme qui reprend son bien où il
le trouve, le récit rapide, direct, au présent, la
drôlerie naïve, primesautière, avec, en plus, et
sans compter, bien entendu, la correction et le
style, des trouvailles amusantes comme tout,
des coups de couleur violente et gaie, de tour-
billonnantes, d'étincelantes, de furieuses vi-
sions au fusain, à la Dickens. Et puis^ au
moins, M. Vallès ne fait pas de théologie. Il se
déclare, ou plutôt il se montre hostile à tout ce
qui existe actuellement, TUniversité (et il a bien
raison!) la famille (et qu'il aurait tort s'il n'était
question dans ses livres de la famille telle que
Quatre-vingt-neuf nousl'a faite !) les républicains
qu*il a connus, lui républicain sceptique et naïf,
ceux qu'il voit, dégoûté, et ceux que son écœu-
rement devine, etc., etc. Comment le clergé
échapperait-il à l'animadversion de cet irrespec-
tueux d'instinct? Encore ici, malgré tout, de par
la Logique, il y a respect instinctif, — dirai-je
sympathie au moins partielle? C'est ainsi que
Jacques Vingtras a un oncie curé, dépeint
comme un excellent homme, — le meilleur, le
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 127
plus bon personnage du livre de F Enfant ; mais
le malheur veut que cet oncle reçoive à dîner des
confrères, et alors M. Vallès nous parle de pa-
potages venimeux, de méchancetés sur le dos
des absents, puis des caricatures, « des rabats
sales », des « têtes de serpent i>, un a: vieux qui
a Fair ivrogne » , toute la fantasmagorie gros-
sière des Charlets de bas étage, des Goyas dé-
cadents Je déclare que j*ai eu, moi laïque,
très laïquement éduqué, dans ces cinq ou six
dernières années, l'honneur et le plaisir très
grand de vivre avec des prêtres de tout âge, et
cela sur un pied de grande intimité, et que je
n'ai jamais observé parmi eux de médisances ni
même de commérages : de la bonne humeur et
quelques malices bien anodines, tout au plus
une ou deux vivacités vite réprimées, voilà
tout. D'ailleurs, la vie des prêtres, leur règle,
leur long apprentissage au séminaire de toutes
les vertus et de toutes les qualités, Vesprit,
enfin, dont ils sont, les préserveraient de tout
vice d'éducation première ou rectifieraient tout
penchant acquis par trop vulgairement blâ-
128 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
mable. Je ne fais pas rhonneur aux autres
« objections » indiquées de m'en préoccuper
autrement que pour plaindre sincèrement l'au-
teur, si au-dessus d'elles, et que la sottise du
siècle nivelle si bas en cette lamentable occa-
sion. Mais que le monde est donc tout particu-
lièrement injuste d'attribuer à ceux qui^ par
choix, ne vivent pas chez lui| ses misères et
ses raisons !
Il y a aussi cette fois, dans Le Bachelier, une...
inexactitude qu'il importe de ne point laisser
passer. Je citerais volontiers la page qui est
charmante et du meilleur style Vallès, n'était
Tesprit dlnsulte décidément trop bas qui la
déshonore. Je la résume brièvement. Il s'agit
d'une manifestation d'étudiants républicains
< troublée » par les sergents de ville qu'ont le
mauvais goût d'applaudir des jeunes gens appar-
tenant à la Société de Saint-Vincent de Paul,
Emoi des manifestants. On en vient aux mains
entre étudiants et « Saint- Vincents ». Jacques,
le héros du roman, — une autobiographie à
peine voilée — tombe sur un de ceux-ci qu'il a
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 129
entendus et vus crier : bravo ! et, le tenant par
l'oreille, le force à jurer qu'il n'en a rien fait
puis, après Tavoir lâché, réflexion faite, le
rattrape et lui flanque un coup de pied quelque
part, sans plus de résistance de la part du jeune
homme que si ce dernier était le dernier des...
capon5,parce que < Saint- Vincent y> J'auteur nous
le donne bien nettement à penser. Eh bien,
M. Vallès a été victime, là, non d'une mauvaise
mémoire, mais du préjugé le plus bêtement
français de Quatre-vingt-neuf auquel il a obéi,
lui, homme d'esprit, et homme d'esprit droit,
esprit révolté contre toutes les sottises bour-
geoises, et Quatre-vingt-neuf est atrocement
bourgeois autant que bourgeoisement atroce.
Ce préjugé veut que pour être chrétien, on n'ait
pas de mains au bout des bras, ni de pieds au
bout des jambes dans certaines circonstances.
Les gens du monde, qui n'ont pas assez de moque-
ries pour le soufflet sur l'autre joue de l'Evan-
gile, dont ils ne comprennent pas le véritable
sens d'ailleurs, et qui se raillent des Saints quand
ils ont pratiqué ce divin précepte à la lettre,sont
130 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
toujours stupéfaits de voir que les chrétiens^
comme les autres, et souvent mieux que les au-
tresy tapent dur y alors qu'il est nécessaire, sur
les polissons et les drôles qui leur cherchent,
à eux réputés sans défense, des querelles d'Alle-
mand. De là à conclure qu'en général un
« dévot » n'est qu'un hypocrite abritant der-
rière des grimaces et sous des formules une lâ-
cheté primordiale, il n'y a qu*un pas; et
M. Vallès se trompe, en se coupant lamentable-
ment, remarquez-le bien, après nous avoir pré-
senté son < Saint-Vincent » comme un pertur-
bateur des perturbateurs de la rue, un applau-
disseur de la police (bien plausible en ce cas
particulier comme dans les cinq sixièmes des
cas, du reste) comme un tapageur par consé-
quent lui-même et un résolu de tapage et de
crânerie, de nous donner ensuite ce garçon
pour un <K flanchard » du type exhibé, tout au
contraire, quotidiennement, par les grands hur-
leurs et les démonstratifs à distance de la ilfa-
rianne universelle, aussi bien la sienne à lui
Vallès, le rouge sang de bœuf et < saignement
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 131
de nez », que la R. F. des ventrus et des ruffians
qu'il hait et méprise à un si juste titre et qui le
lui rendent, dûment autorisés, — politiquement
s'entend, pour M. Vallès 1
Je m'arrête à regret, j'eusse aimé à poursuivre
encore un écrivain que je goûte beaucoup, —
ne fut-ce que pour lui prouver incidemment
combien il a tort de détester les études latines
et grecques, mères de son beau talent correct
et fin, jamais empêtré dans les rhétoriques
ignorantes de nos descripteurs-peintres. Mais
une telle digression et d'autres encore qui me
tentent, m'entraîneraient trop loin pour ce livre,
et force m'est de conclure cette étude après un
mot, hélas ! du triste M. Daudet.
M. Alphonse Daudet est une de mes plus
grandes objections contre le Midi français.
Nul plus que moi ne rend justice à l'extrême
intelligence, à la vive perception, à l'éloquence
naturelle de nos méridionaux; malheureuse-
ment, tout cela n'est pas réglé : splendides ébau-
ches, grands commencements, — puis néant ;
8
132 VOYAGE EN FRANGE PAR UN FRANÇAIS
l'œuvre avorte toujours entre leurs mains ar-
dentes, ce sont des valeurs hors pair ; en poli-
tique et dans tout le reste, ils sont toujours les
Girondins de la chose ; beaucoup de faiblesse
dans encore plus de bruit ; aussi l'encombre-
ment qu'ils sont et qu'ils font est-il tout particu-
lièrement déplaisant ; on ne voit que leur gesti-
culation, on n'entend que leurc assent^, par-
tout^ toujours, et toujours ils prononcent faux,
et partout ils se trémoussent à vide ! Quelques-
uns sont vraiment forts et sympathiques, Mis-
tral, lesfélibres (les vrais), ceux qui restent chez
eux, que la faim des places et la soif des glo-
rioles ne chassent pas, grinçant des dents et
tirant la langue, hors de la fière pauvreté des
ancêtres , mais les « zotres », mais le plus
connu d'entre ceux-ci, cet Alphonse Daudet I
Or, s'il est un rateur et un raté de Tesprit, c'est
bien lui, c'est bien ce poète des « prunes », une
ineptie plus bête encore que les salons où il fit
fortune, ce conteur, ce crotteur des riens, le
pondeur de petits articles faussement précieux
sur de trop vraies banalités, le raccourci, le
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 133
bossu mièvre aux airs jolis, — subitement dé-
crampi, dégingandé, dévoyé en ce romancier
dififus, puérilement anecdotique, d'une langue
pillée partout, et lourde de tous emprunts,
sans aucune solidité d'unité. Sa vocation était
de rester un épisodique, un fragmentier^ un
essayiste de petite volée, quelque chose comme
un Xavier de Maistre aigrelet, et le voilà gonflé
aux proportions d'un Balzac pour rire 1 N'est-
ce pas le plus abominable avortement de son
talent de cigalier venimeux et d*aigre cigale
au cri dur, mais vibrant et non sans grâce mé-
chante, que ce subit plagiat, grossier, impu-
dent, honteux^ que cette soudaine imitation,
effrontée, malhonnête de Flaubert et des autres,
de leurs tournures, de leurs tics..., de leurs
idées, pêle-mêle» Fun dans l'autre, grosso modOy
sans le moindre respect de soi«méme et du lec-
teur, — ah, le lecteur ! Mais passons sur l'absolu
manque de mérite à mes yeux de M. Alphonse
Daudet, si populaire — et c'est naturel — dans
le public, lugubrement crétin, actuel^ si cama-
rade parmi les littérateurs, et ça se comprend^
134 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
il est très influent en librairie — et finissons-en
avec ce « signe-des-temps » , en dénonçant une
fois de plus (car on commence à arracher son
masque à ce faux honnête homme de lettres)
Todieux système politique et social de Fex-
obligé, du courtisan de l'Empire, tourné répu-
blicain écœurant^ système de dépréciation in-
jurieuse du passé et du présent s'il est faible,
système de piétinement sur les morts et d'in-
sulte aux vaincus persécutés, — mais ce qu'il y
a d*exquisement vengeur dans le cas de cet
apostat et de ce renieur de vaincus, c'est que,
dans son ardeur à plaire à ses patrons du jour,
les ruffians gobergés et gobergeurs que Ton sait^
lui aussi, pauvre petit imprudent, il s'en prend
au Bon Dieu et à TEglise ; il crache sur cette
dernière dans la personne d'un archevêque
martyr (v. le Nabab) et sur la Toute-Puissance
et la Toute-Bonté sous la forme d'une attaque
vraiment odieuse contre la prière et contre ceux
qui prient {Numa Roumestan) enfin, d'après
Texemple de ses aînés en < naturalisme i>, ses
maîtres infiniment supérieurs à lui comme ta-
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 135
lent et comme caractère (eux n'ont jamais flatté
et ne flattent aucun régime, ni aucun piéjugé,
excepté Tanti-religieux, mais ça c'est instinctif,
et dans la race hélas I) il fourre le dernier blas-
phème, le juron suprême dans la bouche de
ses personnages, il en sature ses pages, il s'en
délecte, on croirait. Le tout, remarquez bien,
vilenie, palinodie, impiété, sans conviction
(sous l'Empire, il faisait dans la religiosité et
daiïls le monarchisme de pacotille) sans rien de
rien d'un peu plausible, uniquement par imita-
tion de spéculation, ou par spéculation d'imi-
tation^ car ici tout est sens dessus dessous^ répu-
tation, talent, conditions des succès ou des
chutes, et c'est le moins doué de talent, sans
aucune espèce de comparaison possible, qui
voit ses livres s acheter^ — puisque c'est l'étiage
littéraire actuel, — non plus à l'édition, U*op
vieux jeu I mais au « mille », comme la paille!
J'en ai en vérité trop dit sur un aussi piètre
sujet, et je généralise mes remarques précé-
dentes : qui a lu ces messieurs connaît Tesprit
i
136 VOYAGE EN FRANCE PAR UN FRANÇAIS
français, j'entends tout Tesprit français» et je
sous-entend Fesprit français en dehors de
l'Eglise (je parlerai plus tard de celui qui est
resté dans FEglise, le vrai I) l'esprit français offi*
ciel, bruyant, qui fait mode, — et, n'est-ce pas,
grâce à cette ignorance du Catéchisme^ que je
signalais dans mes premiers chapitres, n'est-ce
pas que de Voltaire enThiers et de Thîers en...
ceci, nous voici tombés bien bas comme bour-
geoisie.car nos auteurs sont labourgeoisie d'édu-
cation et de fortune, ils le sont, quoi qu'ils en
aient, — et qu'au fond, talent à part — et je ne
saurais assez le redire grâce à l'oubli total du
petit Catéchisme, MM. Zola, Flaubert, Vallès,
même MM. de Goncourt, mieux élevés et plus
élevés, c'est Prudhomme et c'est Homais, et
c'est intellectuellement moins encore, si pos-
sible !
M. Daudet, lui, n'existe pas... heureusement !
Je n*aî point parlé de l'horrible luxure dont
l'œuvre générale de ces messieurs regorge et
déborde, non plus que de l'ennui colossal insé-
LES ROMANCIERS ACTUELS ET LA RELIGION 137
parable de ce plus triste des péchés. C'est le
châtiment double et d'une pareille littérature
et des lecteurs qui Talimentent. Mais tout de
même que de beau et grand talent déshonoré,
perdu, — à détester comme la peste et plus
qu'elle 1
V
TABLE DES MATIÈRES
Préface.
•
Chap. I. — Exposé 17
Ghap, II. — Coup d*œil rétrospectif 3i
Chap. III. — Du Suffrage Universel et du Concor-
dat de 1801 43
Chap. IV. — Du Dimanche français 65
Chap. V. — A mon fils 79
Chap. VI. — Les romanciers actuels et la religion. gS
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